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Education/Citoyenneté

Confinement : le mode d’emploi d’un expert pour passer en mode slow

Gilles Vernet est devenu professeur des écoles en classe de CM2 lorsqu'il a décidé de reconsidérer le rapport qu'il entretenait avec le temps.
©Agathe Palaizines - ID

D’ancien trader pour les plus grands noms de la finance, Gilles Vernet est devenu professeur des écoles en classe de CM2, pour se réapproprier son temps. Quel est son regard sur la crise que nous traversons actuellement ? ID s'est entretenu avec cet adepte de la "slow life".

Que nous montre cette crise du monde dans lequel nous évoluons ?

Cette crise sanitaire est un choc pour tout le monde. Elle nous confronte à une situation totalement hors normes : elle met un feu rouge à notre course contre le temps et nous oblige à nous arrêter, tant sur le plan économique que social. Même si l’on ne peut s’en satisfaire au regard des conséquences économiques et financières, on observe une nette amélioration de la qualité de l’air dans les pays touchés et les eaux de Venise redeviennent pures au point que les dauphins circulent dans les canaux !

Ce moment de répit pour la nature est aussi un moment de répit pour nous si nous savons en tirer parti...

Cela fait de nombreuses années que beaucoup d'entre nous s'interrogent sur l'accélération exponentielle apparemment implacable qui s'impose à tous avec des dégâts de plus en plus palpables pour notre environnement, nos corps et nos psychés. Mes conférences et mon film Tout s'accélère (en accès VOD gratuit pendant le confinement) mettent cette interrogation au cœur du débat, à travers les réflexions marquantes des élèves de ma classe de CM2. Pourquoi courons-nous contre le temps ? Est-ce une si bonne idée sachant que comme l'écrivait Baudelaire, "le temps est un joueur avide, qui gagne sans tricher, à tout coup, c'est la loi" ?

Cette crise nous dit que nous avons un peu rêvé le futur comme on rêve d’immortalité. Individuellement autant que collectivement, elle nous interroge profondément sur notre humanité, sur nos choix de vie et de société, mais aussi sur notre rapport à la mort qui semblait un 'concept' oublié, quand elle est pourtant le destin de tous les êtres vivants.

Et c'est un tout petit virus, infiniment petit face à notre infiniment grande démesure, qui vient mettre un coup d'arrêt à notre fuite en avant, nous rappelant à notre oubliée finitude. Plus de production (sauf essentielle), plus de transports (sauf essentiel), plus de consommation (sauf essentielle). Un petit virus nous rappelant à l'essentiel : notre interdépendance, l’infinie  valeur de la solidarité, l'exemplarité de ceux qui se vouent corps et âme aux soins des autres, ces médecins, ces hôpitaux qu'on regardera peut-être d'un œil moins comptable et plus humain demain. Qui l'eut cru ?  Un cygne noir qui vient tout remettre en question...Un cygne noir qui cueille les marchés financiers au sortir d’un rêve somnambule de croissance éternelle. Un grain de sable qui pourrait bien faire dérailler le TGV de la dette mondiale, moteur principal de l’accélération économique.

Cette crise nous dit que nous avons un peu rêvé le futur comme on rêve d’immortalité. Individuellement autant que collectivement, elle nous interroge profondément sur notre humanité, sur nos choix de vie et de société, mais aussi sur notre rapport à la mort qui semblait un "concept" oublié, quand elle est pourtant le destin de tous les êtres vivants. Cette crise remet tant de choses en cause : l’émiettement de la production mondiale, notre dépendance à la Chine, la politique des flux tendus et des stocks minimaux, la question des secteurs stratégiques que nous avons externalisés, l’allocation des fonds publics, la puissance de la finance qui s’écroule comme un château de carte quand l’économie réelle fait une pause, la politique monétaire de la dernière décennie qui a brulé tant de cartouches dont nous aurions bien besoin aujourd’hui… Enfin, en mettant en exergue de nombreux dysfonctionnement dans sa gestion, elle interroge sur notre mode de gouvernance, notre esprit de civisme et sur les priorités que nous donnons à notre action collective, le cas des hôpitaux étant emblématique.

Cette période de retrait oblige chacun à s’interroger. Et nombreux sont ceux qui seront amenés à se recentrer sur l’essentiel.

Faut-il s’attendre à des changements profonds dans notre société à la suite de cette crise, et si oui, lesquels ?

C’est le grand espoir que porte cette crise. Mais la question c’est : quels changements ? Il y aura des prises de conscience parmi la population confinée. Cette période de retrait oblige chacun à s’interroger. Et nombreux sont ceux qui seront amenés à se recentrer sur l’essentiel.

Mais on constate finalement comme le souligne Aurélien Barrau qu’on trouve soudain des milliers de milliards pour sauver l’économie et la finance quand il n’y en avait qu’une poignée pour sauver le climat. L’homme se soucie plus d’une menace de mort prochaine que lointaine. Trump vient de faire passer une loi d’exception pour soutenir les hôtels, les casinos, l’industrie pétrolière. La Chine, exemplaire dans sa lutte contre le virus, en a profité pour étendre davantage le contrôle du gouvernement sur la population.

Ce rappel brutal à notre finitude marquera la mémoire collective et constituera un tournant historique. 

Donc ne rêvons pas non plus. On se rappelle les grands discours de tous les dirigeants mondiaux fin 2008 abjurant que désormais plus rien ne serait comme avant. Douze ans plus tard, les excès et les inégalités étaient encore plus exacerbés. 

Trois choses me semblent tout de même probables :

-Un basculement stratégique vers l’orient : même si on entend parler de démondialisation et qu’il y aura des relocalisations, la gestion de la crise par la Chine, la Corée, le Japon et plus globalement par tous les pays d’Asie a été beaucoup plus pragmatique et réactive qu’en Occident. Leurs modèles et leur discipline se sont avérés plus résilients face à une crise de cette ampleur. Ces pays s’en sortiront sans doute plus vite et il est fort possible qu’ils soient les seuls à pouvoir aider l’Europe financièrement au sortir de la crise via un nouveau plan Marshall. C’est la Chine qui a fourni des masques en masse à l’Italie et à la France. En outre, l’Europe sortira très affaiblie de cette crise du fait de son absence totale dans les débats et les décisions jusque tout récemment. L’absence de solidarité face à des morts en masse est quelque chose que certains peuples auront du mal à digérer. Les nationalismes en sortiront probablement renforcés.

-Une crise de la dette et peut-être de l’Euro car l’envol des déficits sur une base déjà tendue pourrait à terme entraîner une brutale remontée des taux et un crack obligataire. Cela vaut aussi pour le dollar et les États-Unis. La dette sera le grand sujet des prochains mois. Or c’est elle qui alimente tout le système aujourd’hui. Cela entraînera de grandes remises en cause.

-D’un point de vue plus individuel, cette confrontation à la perspective de la mort amènera un regain d’interrogations sur nos valeurs profondes, le sens de notre vie et de notre action collective. Le matérialisme outrancier s’atténuera peut-être après l’incontournable effet rebond post "libération". La question des solidarités sera au cœur du débat. Reste à ce que cela se traduise par une nouvelle "offre" politique. Car comme le dit Thomas Piketty, il faut une théorie du changement et une alternative crédible avant d’espérer un réel basculement. Ce temps de recul peut être pour chacun l’occasion de penser cet avenir.

Plutôt que de suivre avec angoisse le décompte des morts, concentrons-nous sur tout ce que nous nous plaignions de ne pouvoir faire habituellement.

Il est très difficile de présager le futur d’autant qu’on ne sait pas combien de temps cette pandémie durera ni quelle sera son ampleur. Mais il est probable que ce rappel brutal à notre finitude marquera la mémoire collective et constituera un tournant historique. Cela nous questionne sur les choix collectifs que nous ferons à la suite de cette crise, car comme l’écrivait Peter Drucker : "La meilleure façon de prédire l’avenir, c’est de le créer".

Est-ce que ça peut être positif de rester confiné chez soi pour un mois ? Qu’est-ce que cela peut nous apporter ?

Même si cette crise sanitaire sans précédent aura de lourdes retombées, même si on repartira après pour certains dans le "business as usual", nous pouvons prendre ces quelques semaines de confinement comme une occasion rêvée pour un grand pas de recul, pour se consacrer à ceux qu'on aime, et pour imaginer l'après.

Le confinement est une heure de vérité. Une confrontation à soi-même que beaucoup d’entre nous fuyaient ou avaient oubliée dans leur course contre le temps. Nous manquions de temps, nous n’en avions plus. Et bien nous voilà servis ! Alors plutôt que de suivre avec angoisse le décompte des morts, concentrons-nous sur tout ce que nous nous plaignions de ne pouvoir faire habituellement.

À relire : Gilles Vernet : des marchés financiers à la cour de récré

À réécouter : Notre podcast Transition(s) avec Gilles Vernet 

99 % des morts en Italie souffraient de pathologies sérieuses et souvent multiples. L’immense majorité des gens bien portants s’en sortiront sans dommages. Rien ne sert de paniquer, il s’agit juste de civisme et d’engagement collectif afin de réduire au maximum la charge des hôpitaux et par suite les décès des plus fragiles. Alors au contraire profitons tant que faire se peut de ce temps donné pour nous enrichir d’amour familial, de lectures édifiantes et d’un repos régénérateur.  Et si l'on en croit Pascal, le bonheur est à notre portée : "Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre."

Comment mettre à profit cette période de confinement pour amorcer sa transition ? Que pouvons-nous faire pendant cette période pour mettre de nouveaux mécanismes en place dans nos vies ?

Epictète et les stoïciens sont d’un grand secours en période de crise et tout particulièrement quand on est confronté à la mort. "Tous les problèmes des hommes ne viennent pas du monde mais de l’opinion qu’ils s’en font".

Il y a ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Si nous concentrons notre attention sur ce sur quoi nous n’avons aucune prise (le nombre de morts du Covid-19 par exemple), nous serons confrontés à une insupportable impuissance. Ce temps stérile nous mobilisera aux dépens de celui que nous pourrions consacrer à ce sur quoi nous pouvons agir : notre famille, nos voisins âgés ou dépendants, nos amis et nos ainés dont il faut remonter le moral au téléphone. Et aussi nous-mêmes, songeons à nous, nous en avons souvent si peu l’occasion. S’adonner à ses passions, ranger, classer les papiers, bricoler les aménagements qu’on ne cessait de différer, jouer à des jeux de société, lire, écouter de la musique, cuisiner… Chacun peut trouver matière à s’occuper au-delà du télétravail qui est nécessaire au fonctionnement des organisations dans lesquelles nous sommes engagés. L’idée est de lâcher prise, là où les chaînes d’infos en continu voudraient absorber notre attention en suscitant notre effroi. 

Un autre piège majeur, je m’en aperçois depuis quelques jours, ce sont les réseaux sociaux. Moi-même j’y suis sujet et on y trouve des informations passionnantes. Mais je me surveille en limitant mon temps de connexion à trois fois par jour, comme je l’impose à mes enfants.  C’est d’ailleurs ce que raconte un habitant de Wuhan qui explique comment, à mesure que les jours de confinement s’égrainaient, il s’est peu à peu déconnecté pour se reconnecter à ses proches et à ses passions. Enfin dans ce type de situation il est recommandé de se créer quelques rituels communs qui structure la vie familiale : un film le soir, le télétravail et les devoirs le matin, la méditation après le petit-déjeuner, une séance de yoga ou de stretching. 

Il y a dans toutes les villes de France un magnifique moment dans la journée, un de ces moments qui vous fait dresser les poils, quand tout le monde sort au balcon pour applaudir nos hôpitaux, nos médecins, nos soignants et plus généralement tous ceux qui sont au charbon pour que notre société continue de fonctionner et que l’on sauve le plus de vies possible.

Face à l’absence d’exercice physique, le yoga est une excellente solution et c’est l’occasion de découvrir en famille cette pratique ancestrale qui vise à unir dans le souffle corps et esprit. La méditation est sans doute une des clés pour vivre cette période avec le recul nécessaire. Le silence des villes et le retour des oiseaux s’y prêtent plus que jamais. C’est aussi un moyen d’instaurer du calme dans la famille et d’éviter que les esprits s’échauffent dans une promiscuité forcée qui peut être oppressante. J’ai réalisé pour "Akayogi" des vidéos qui seront diffusées en accès libre chaque semaine pour proposer un moment de respiration et d’évasion dans le confinement.

Inspirer, expirer. Respirer pour se rappeler la valeur infinie de ce souffle qui est la vie et qui manque tant à ceux que le coronavirus met en détresse respiratoire. Et pourquoi pas communier en pensée avec eux. Et puis il y a dans toutes les villes de France un magnifique moment dans la journée, un de ces moments qui vous fait dresser les poils, quand tout le monde sort au balcon pour applaudir nos hôpitaux, nos médecins, nos soignants et plus généralement tous ceux qui sont au charbon pour que notre société continue de fonctionner et que l’on sauve le plus de vies possible. Ce moment nous fait toucher du doigt ce pour quoi nous faisons société, ce qui nous unit : la solidarité. Nous réalisons soudain combien cela fait de bien et son immense valeur dans les moments difficiles.

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