Chronique conso

Des zones de gratuité au service d'un modèle durable

©Larousse éditions

Partout, à la marge, des zones de gratuité se développent, en résistance à une marchandisation forcenée du monde. L’essayiste Paul Ariès propose d’amplifier ce mouvement, pour construire une société soutenable et joyeuse.

La façon dont nous dépensons notre argent construit le monde. Les actes d’achat peuvent être responsables. Mais on peut aussi satisfaire ses besoins et ses désirs en ouvrant de nouvelles sphères de gratuité. Elles se développent aujourd’hui. Prenez par exemple les boîtes à livres, les boîtes à dons, les frigos zéro gaspi, la vogue de la cueillette de plantes sauvages, les sites de dons, les réseaux de partage de services comme les SEL (Système d’échange local), le mouvement des incroyables comestibles ou encore le succès non démenti au fil des années de l’encyclopédie collaborative Wikipédia.

Valoriser les "communs"

Dans un livre qui vient de paraître, Gratuité vs Capitalisme  (éditions Larousse, 20 €, 388 pages), le politologue Paul Ariès, décortique l’histoire de la gratuité et de l’autre face de cette médaille, la marchandisation. Dans un plaidoyer passionnant pour le développement de ce qu’il considère comme une alternative au capitalisme destructeur, ce directeur de l’Observatoire International de la Gratuité (OIG), veut nous convaincre que cette forme non monétaire de satisfaction de nos besoins peut devenir la base d’une société respectueuse des ressources de la planète. Il ne s’agit pas de se conformer au slogan "Demain, on rase gratis !", mais de valoriser ce qu’on appelle aujourd’hui "les communs". Il s’agit, selon Wikipédia  (que l’on peut justement considérer comme un commun !), d’une "ressource partagée, gérée, et maintenue collectivement par une communauté ; celle-ci établit des règles dans le but de préserver et pérenniser cette ressource tout en fournissant la possibilité et le droit de l'utiliser par tous."

Paul Ariès alimente son argumentaire par des initiatives existantes de gratuité, des toilettes publiques à l’eau, en passant par les bibliothèques, les musées, les cantines scolaires, les services funéraires, les transports en commun. Il se penche sur le mouvement des logiciels libres et de l’open source, "véritables cultures du don technologique, avec la pratique des pirates informatiques et du téléchargement illégal… Le mouvement de la culture libre revendique un accès libre au savoir." Ce que nous avons à apprendre de cette culture informatique du libre, c’est "la recherche de l’autonomie, le sens du partage et la primauté accordée au rapport d’usage", souligne Paul Ariès.

Plus de responsabilités pour chacun et plus de liens

Cet essor de la gratuité, qu’il appelle de ses vœux nous permettrait, de sortir de nos frustrations de consommateurs insatiables et infantilisés. "L’usager maître de ses usages entretient un rapport davantage adulte au monde puisqu'il ne tire plus sa jouissance de l’accumulation et donc de la destruction des choses et n’entretient plus un rapport de pouvoir et de domination envers les autres et la planète, peut on lire en conclusion du livre. La gratuité responsabilise sur le plan des comportements économiques, écologiques, anthropologiques en faisant sortir de la spirale du "toujours plus" et de la logique de la consommation. La gratuité a besoin de l’autre pour se construire et voit donc en lui un partenaire inestimable, tandis que l’acte marchand en fait un éternel rival, un concurrent à la jouissance." Sortir de la surconsommation pour la remplacer par un monde où on cultive le lien à l’autre, la démocratie et la joie, ça donne envie, non ?