À l’université d’Aix-Marseille, une trentaine d’internes en cancérologie ont suivi une demi-journée de formation consacrée aux origines environnementales des cancers. Une façon de donner davantage de place, dans leur apprentissage, aux expositions susceptibles de favoriser la maladie.
À l’origine de cette initiative, le cardiologue Pierre Souvet, cofondateur de l’Association Santé Environnement France, présente cette formation comme la première obligatoire spécifiquement destinée aux futurs oncologues en France, à sa connaissance. "Notre métier, c’est dépister, soigner, mais aussi prévenir", rappelle-t-il dans le reportage de Reporterre.
Cette démarche répond à une limite de l’enseignement décrite par Anthony Goncalves, responsable du département d’oncologie de l’université. "La formation des médecins, en particulier en cancérologie, est dominée par les traitements", explique-t-il au média. S’intéresser aux substances auxquelles les patients sont exposés suppose ainsi d’élargir le regard, au-delà du diagnostic et de la prise en charge des tumeurs.
La santé environnementale commence pourtant à trouver sa place dans les études médicales. Depuis la rentrée 2023, un module national est intégré à la formation des étudiants de deuxième ou troisième année, indique l’Université numérique en santé et sport (Uness). Il aborde notamment les liens entre santé humaine, changement climatique, biodiversité et pollutions. À Marseille, l’initiative porte plus précisément sur leur prise en compte en cancérologie.
Des liens déjà établis avec certains cancers
Les connaissances sur les causes environnementales des cancers restent inégales selon les substances et les organes concernés. Mais plusieurs liens sont solidement documentés.
En 2013, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), l’agence spécialisée de l’Organisation mondiale de la santé, a classé la pollution de l’air extérieur comme cancérogène pour l’être humain. Les particules en suspension, évaluées séparément, ont reçu le même classement. Les experts ont conclu à l’existence de preuves suffisantes pour établir que cette pollution provoque des cancers du poumon.
D’autres expositions sont également connues, comme l’amiante ou le radon, un gaz radioactif naturel qui peut s’accumuler dans les bâtiments. L’Assurance maladie rappelle toutefois que les cancers résultent généralement de plusieurs facteurs susceptibles d’interagir, parmi lesquels l’âge, les prédispositions génétiques, le tabac, l’alcool ou certaines expositions environnementales.
Les PFAS, souvent appelés "polluants éternels", ne constituent pas non plus un ensemble aux effets uniformément inconnus. En 2023, le CIRC a classé le PFOA comme cancérogène pour l’être humain et le PFOS comme peut-être cancérogène. Ces classements identifient un danger. Le risque dépend ensuite, notamment, du niveau et des conditions d’exposition.
Comprendre les effets des expositions multiples
Pour d’autres cancers, les recherches continuent de préciser le rôle des polluants. C’est notamment le cas du cancer du sein, étudié dans le cadre du projet français XENAIR.
Ces travaux ont comparé 5 222 femmes ayant développé un cancer du sein entre 1990 et 2011 à autant de femmes n’en ayant pas déclaré sur cette période. Les chercheurs ont reconstitué leur exposition à différents polluants atmosphériques à partir de leurs adresses successives. Présentés à l’Académie nationale de chirurgie, les résultats font apparaître des associations entre certaines de ces expositions et une augmentation du risque de cancer du sein.
Ces associations doivent être distinguées de la démonstration d’un lien de causalité. Les recherches doivent aussi mieux tenir compte de la diversité des situations vécues. Comme l’explique le Centre Léon Bérard, mesurer la pollution au domicile ne suffit pas à décrire l’ensemble des expositions. Le lieu de travail, les déplacements et les mélanges de substances respirées peuvent également intervenir.
À lire aussi : Pour la Ligue contre le cancer, la loi Duplomb "met en péril la santé des générations futures"
Mieux repérer les expositions des patients
Pour les médecins, ces connaissances peuvent avoir des conséquences concrètes. Interroger un patient sur les métiers qu’il a exercés ou les produits qu’il a manipulés permet notamment de rechercher une éventuelle origine professionnelle de son cancer.
Au Centre Léon Bérard, à Lyon, une consultation consacrée aux cancers professionnels existe depuis 2009. Elle vise à améliorer leur repérage et à accompagner les patients dans les démarches de reconnaissance et d’indemnisation. "Le cancer est une maladie qui met de nombreuses années à se développer", rappelle le centre. La maladie peut ainsi apparaître longtemps après l’exposition, parfois lorsque la personne est déjà à la retraite.
Former les futurs oncologues à ces questions peut donc les aider à mieux prendre en compte l’histoire des patients et à les orienter vers des consultations adaptées. La prévention passe aussi par des mesures collectives. Pour la pollution de l’air, le CIRC souligne depuis son classement de 2013 l’importance de réduire les émissions liées notamment aux transports, à l’industrie et au chauffage. Un champ d’action qui dépasse la seule consultation médicale.