Alors que l’anxiété et la dépression augmentent chez les moins de 25 ans, la question de l’exposition aux écrans se pose avec acuité. Dans cet entretien réalisé par ID en partenariat avec l’ADEME, Servane Mouton détaille les mécanismes par lesquels les écrans peuvent influencer le sommeil, le développement émotionnel et social, et explique comment les parents et la société peuvent soutenir un usage sain et adapté des technologies numériques.
Depuis plusieurs années, vous alertez sur la hausse de l’anxiété et de la dépression chez les jeunes. Quel rôle jouent les écrans dans cette tendance ? Amplifient-ils des fragilités préexistantes ou créent-ils de nouveaux risques ?
La santé mentale des moins de 25 ans se dégrade depuis 10-15 ans, avec une hausse notable des symptômes anxieux et dépressifs. Dans le même temps, l’usage des réseaux sociaux s’est fortement développé, ce qui interroge leur impact.
Les études, comme souligné par le récent rapport de l’ANSES, montrent que les réseaux sociaux jouent un rôle dans cette dégradation, en particulier chez les filles, et chez les individus avec une vulnérabilité, qui peut être de toute sorte : rupture sentimentale, conflit familial, échec scolaire, faire partie d’un groupe minoritaire par exemple en termes d’orientation sexuelle. Les plateformes ont tendance à lui proposer des contenus qui reflètent son état émotionnel du moment, à l’enfermer dans une "bulle de filtre". S’il est anxieux ou déprimé, il peut alors être exposé à des publications qui normalisent ou valorisent ce type de vécus, ce qui peut renforcer son mal-être.
Un autre mécanisme important concerne le sommeil, qui joue un rôle clé dans la santé mentale. Les usages tardifs, juste avant de se coucher ou parfois au cours de la nuit, perturbent la qualité et la durée du sommeil. Or la dette chronique de sommeil augmente le risque d’anxiété et de dépression. Aujourd’hui, le mésusage des écrans constitue l’une des principales causes de troubles du sommeil chez les jeunes.
On parle de plus en plus de "technophérence", c’est-à-dire l’impact des écrans sur les interactions entre parents et enfants. En quoi cela peut-il influencer le développement émotionnel et social des plus jeunes ?
La technoférence décrit les interférences dans la relation parent/enfant induites par l’usage d’un écran par le parent en présence de son enfant. Cela réduit la qualité des échanges et de l’attention partagée, qui sont essentielles au développement.
On connaissait déjà l’effet d’une télévision allumée dans les espaces de vie, en particulier pendant les repas : un langage moins riche chez l’enfant. Avec le smartphone, cette interruption peut survenir à tout moment et en tout lieu, pendant un jeu, un repas ou une discussion. Chez les plus petits, on voit un impact sur le langage, la régulation émotionnelle et les compétences sociales. Moins d’interactions signifie un langage moins nourri, et un adulte moins disponible accompagnera l’enfant de façon moins ajustée dans la gestion des frustrations, des émotions. Chez les adolescents, on observe surtout une dégradation du bien-être liée peut-être au sentiment d’être moins important que l’écran.
Les recherches sont encore récentes, mais elles convergent vers ce constat d’un impact réel sur la relation et, par ricochet, sur le développement de l’enfant.
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Le rapport que vous avez coprésidé souligne l’absence de reconnaissance scientifique de l’addiction aux écrans, tout en évoquant des usages problématiques. Comment distingue-t-on un usage intensif d’un usage réellement nocif ?
En effet, seul le trouble du jeu vidéo en ligne est reconnu par l’OMS et classé parmi les troubles du comportement de type addictif. Pour les réseaux sociaux, il n’existe pas de reconnaissance officielle. Cela ne veut pas dire que ce ne sera jamais le cas, mais les données scientifiques et le consensus des experts prennent du temps à se constituer. La communauté des addictologues est d’ailleurs partagée : certains pensent que les réseaux sociaux sont addictifs, d’autres non. On parle plutôt de ce fait d’usages problématiques, dont la définition repose sur des questionnaires inspirés de ceux employés dans le registre des addictions. Quoiqu’il en soit, les algorithmes et les outils développés pour capter l’attention favorisent des comportements compulsifs, "addictif-like".
L’usage intensif correspond à un temps important passé sur un écran, parfois 6 à 8 heures par jour, sans qu’il y ait forcément addiction, avec des effets néfastes potentiels sur la santé physique via une sédentarité excessive, un manque d’activité physique, une perturbation du sommeil et de la vision. L’usage addictif, lui, se définit par “l’impossibilité répétée de contrôler un comportement et la poursuite de ce comportement en dépit de la connaissance de ses conséquences négatives”.
La recommandation de notre rapport stipule que l’exposition aux écrans devraient être proscrite avant 3 ans, déconseillée entre 3 et 6 ans ou alors fortement limitée, occasionnelle, avec des contenus de qualité éducative et accompagnés par un adulte.
Comment les parents peuvent-ils accompagner leurs enfants face aux écrans et instaurer un cadre qui protège leur bien-être tout en respectant leur quotidien numérique ?
D’abord, il est important d’insister sur le fait que les activités sur écran ne conviennent pas aux enfants de moins de 6 ans, notamment en raison du besoin d’exploration multisensorielle de l’environnement pendant cette période extrêmement riche en acquisitions sur le plan cognitif, mais aussi du fait de la vulnérabilité de l’œil face à la lumière bleue (une visioconférence avec des grands-parents n’est bien sûr pas un problème !). Par ailleurs, si les interactions en ligne sont devenues la norme y compris chez les plus jeunes, c’est notamment en raison d’un très fort engouement pour ces nouvelles technologies depuis une vingtaine d’années, sans considération des externalités négatives : les effets néfastes sur la santé et sur l’environnement. La prise de conscience du revers de la médaille est récente, et devra conduire à des ajustements.
Il reste essentiel d’établir un cadre adapté à l’âge et au contexte. Ce cadre repose sur la limitation du temps et des moments d’écran : pas d’écran dans la chambre, pas dans l’heure avant le coucher, pas pendant les repas.
Les règles doivent être claires, expliqués et discutées avec l’enfant et l’adolescent. En parallèle, il faut proposer des alternatives : activités partagées, jeux, sorties, lecture, activités créatives, jeu libre... L’enfant a besoin que les adultes s’engagent avec lui dans des activités autres que l’écran pour soutenir son développement et son bien-être. Il a aussi besoin de temps de rêveries, de "ne rien faire"...
Nous avons souligné dans notre rapport que la société ne prend pas suffisamment en compte les besoins des enfants : les rythmes scolaires comme les espaces publics sont le plus souvent conçus pour répondre aux désirs et aux besoins des adultes.
Y a-t-il des moments du développement où les écrans sont particulièrement susceptibles d’impacter la santé mentale et le bien-être des enfants ?
Plus l’enfant est jeune, plus il est sensible à son environnement. Les six à sept premières (langage, régulation des émotions, compétences relationnelles, attention) et l’adolescence (attention, compétences relationnelles, image de soi, autorégulation, etc) sont des périodes de vulnérabilité accrue sur le plan neurodéveloppemental, mais rappelons que le neurodéveloppement se poursuit jusqu’à 25 ans !
La recommandation de notre rapport stipule que l’exposition aux écrans devraient être proscrite avant 3 ans, déconseillée entre 3 et 6 ans ou alors fortement limitée, occasionnelle, avec des contenus de qualité éducative et accompagnés par un adulte. En clair : les activités sur écrans ne conviennent pas avant 6 ans. Pour les plus grands, il s’agit de remettre les activités récréatives sur écran à leur place : une parmi d’autres, sans être nécessairement quotidiennes... Il faut s’assurer de couvrir d’abord les besoins fondamentaux comme le sommeil, l’activité physique, les repas (sans écran), les devoirs et la socialisation, les activités sportives, créatives, culturelles, le jeu libre.
Pour les téléphones, nous recommandons dans le rapport de ne pas en donner avant 11 ans et alors, uniquement un téléphone "à touches", de ne permettre l’accès au smartphone qu’à 13 ans, et l’accès aux réseaux sociaux qu’à partir de 15 ans, et alors uniquement les services "éthiques". En l’état actuel de sécurisation de l’accès aux plateformes massivement non éthiques (réseaux sociaux et jeux vidéo en ligne), et aux contenus inappropriés (pornographie, pédocriminalité, hyperviolence, en particulier), je préconiserais d’attendre l’âge de 15 ans. Dans plusieurs pays en Europe, dont en France, des parents s’organisent en signant des chartes, s’engageant à ne pas offrir de smartphone à leur enfant avant cet âge.
Au-delà des restrictions, que faudrait-il créer ou renforcer dans la société pour offrir aux enfants un environnement favorable à leur santé mentale ?
Nous avons souligné dans notre rapport que la société ne prend pas suffisamment en compte les besoins des enfants : les rythmes scolaires comme les espaces publics sont le plus souvent conçus pour répondre aux désirs et aux besoins des adultes.
Il faudrait donc aménager les villes, proposer des activités alternatives et les rendre accessible, former les professionnels en lien avec l’enfance quant aux besoins fondamentaux des enfants et des adolescents, mais aussi rappeler que les enfants ont besoin d’adultes disponibles. Et se souvenir qu’il est normal qu’un enfant fasse du bruit, bouge et demande de l’attention, y compris dans les espaces publics, les transports, etc.
Pour aller plus loin, l’ADEME a conçu "Ça pèse !", un jeu de cartes à jouer en famille pour découvrir, de façon ludique et pédagogique, le poids carbone des objets du quotidien, notamment des équipements numériques : https://librairie.ademe.fr/changement-climatique/8570-10347-jeu-de-cartes-sur-l-empreinte-carbone-ca-pese-.html
En partenariat avec l’ADEME.