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Entretiens

Julien Lefournier : "La finance solidaire est certainement un exemple de finance responsable"

©Bru-nO/Pixabay

Consultant indépendant, Julien Lefournier a co-écrit avec l’économiste Alain Grandjean l’ouvrage "L’illusion de la finance verte" (préface Gaël Giraud, éditions de l’atelier, 2021). Après avoir travaillé pendant 25 ans sur les marchés financiers, il a quitté l'industrie bancaire. Depuis, il sensibilise aux limites d’une finance dite responsable telle qu'elle se développe, à travers des articles, conférences ou groupes de travail (dont FORTES).

Selon vous, existe-t-il des solutions pour responsabiliser et verdir le marché et ses produits financiers ?

Il n’y a pas de solution miracle à attendre de la finance privée elle-même, c’est-à-dire une solution à l’échelle du problème systémique qui est posé par le réchauffement climatique. La transition écologique et énergétique nécessite l’investissement de dizaines de milliers de milliards par an, pendant au moins une décennie, et cela, majoritairement à destination des pays en développement. C’est sans rapport avec la proposition des intermédiaires financiers qui est, avant tout, la promesse traditionnelle de performance financière. Une proposition qui reflète d’ailleurs l’attente de leurs mandants (y compris Mr et Mme Tout le Monde). Liant mandants et mandataires, le principe de la responsabilité fiduciaire est roi et il n’a pas de rapport avec le "bien-être" de la société ou de la planète ; il s’agit de maximiser le patrimoine financier de ceux qui en disposent.

Les acteurs financiers dits responsables, en concurrence avec les autres, sont prisonniers du même paradigme de maximisation du rendement corrigé du risque. Ils utilisent la même calculette financière. En particulier, ils pratiquent la même dévaluation temporelle des bénéfices à long terme.

L’économiste Stern écrivait : "le changement climatique est la plus grande défaillance de marché que le monde ait jamais connue". Cette défaillance ne sera pas corrigée par les marchés financiers ! Un véritable verdissement de la finance ne peut résulter que de politiques, de réglementations et d’incitations pour que l’argent serve utilement à la transition. Nombre d’investisseurs dits responsables disent exactement cela, même s’ils peuvent différer sur le type de solutions à mettre en œuvre.

La finance peut-elle être responsable/durable ? Quelle en serait alors votre définition ?

Le concept initial est connu : il s’agit d’une finance qui prend en compte des critères extra-financiers indépendamment des objectifs de performance financière, et donc de l’intérêt financier de l’investisseur lui-même. Il s’agit d’une position morale tout à fait légitime, mais individuelle (mes critères extra-financiers ne vont pas nécessairement coïncider avec les vôtres), et procédant historiquement par exclusion. Ces investisseurs responsables ne souhaitaient pas financer et donc participer au développement de certains secteurs comme celui de l’alcool, du tabac etc. Cette exclusion – "quoi qu’il en coûte" - assumait donc un coût d’opportunité potentiel ; celui de la surperformance des valeurs exclues. Une telle position ne visait à réformer ni le monde ni la finance d’ailleurs. Ce qu’elle échoue systématiquement à faire à l’évidence : les marchands d’armes se portent très bien, l’industrie du tabac a fait 600 milliards de vente l’année dernière, etc.

(...) il faut quitter le terrain de la morale et de l’idéologie (des marchés) pour aller vers une forme concrète d’efficacité."

C’est ce concept qui a été détourné par ceux qui proposent en fait ce que proposent tous les autres (la performance financière), et "en même temps" de "sauver le monde". On rase donc gratis, pas demain mais aujourd'hui ! C’est absurde. Si vous vous fixez une contrainte que les autres n’ont pas (par exemple sur l’univers investissable), statistiquement vous ne pouvez que sous-performer, puisque les autres peuvent faire tout ce que vous pouvez faire et plus ! Par exemple, profiter du rebond post-covid du secteur énergie que vous auriez (peut-être) exclu.

La finance solidaire est certainement un exemple de finance responsable. Là, il y a une véritable concession sur la rentabilité des projets présentant un bénéfice social. Dès lors, cette finance "hors marché" ne représente que 0,02 % des patrimoines des français.

Selon moi, il faut quitter le terrain de la morale et de l’idéologie (des marchés) pour aller vers une forme concrète d’efficacité. L’approche durable, c’est la prise en compte des externalités négatives (comme les émissions de GES par exemple). C’est un point de départ qui fait consensus. Une telle prise en considération représente toujours un coût. Globalement faramineux s’agissant de la stabilité du climat. Une finance qui serait réellement durable devrait satisfaire deux conditions, la première c’est que le sous-jacent financé soit bien vert – on ne veut pas financer de nouvelles explorations d’énergies fossiles, et la seconde, c’est que les apporteurs de capitaux prennent justement leur part de ce surcoût (vert) à travers une exigence de rentabilité réduite. Car la rentabilité de l’investisseur, c’est bien sûr, le coût du capital payé par l’entreprise.

Quels sont les contours du greenwashing en finance, en particulier en ISR climat ?

Le greenwashing est structurel dans la mesure où l’offre est généralement dépourvue d’études d’impact, d’obligations de moyens et surtout d’obligations de résultats. C’est un formalisme (autorisé par le label ISR officiel) qui consiste essentiellement à fabriquer une notation ESG moyenne supérieure à celle d’un indice de référence.

Pour ce faire, certains fonds excluent parfois le secteur de l’énergie, dans une approche d’exclusion traditionnelle. C’est une posture curieuse, car si je peux vivre sans fumer ou boire de l’alcool, notre monde ne peut pas fonctionner sans énergie, laquelle est même au cœur de la transition... énergétique. Surtout que ces fonds investissent dans le secteur financier qui finance l’énergie. La majorité des fonds ISR adopte cependant une position strictement opposée. Finalement, à travers l’engagement actionnarial, pourrait-on convaincre Total de renoncer à ses nouvelles explorations d’énergies fossiles ? Leur optimisation méthodologique est construite justement sous contrainte de déviations géographiques et sectorielles très limitées, par rapport à leur indice de référence. Dans les deux cas, en réalité, on colle en général à un indice de référence comme le MSCI, qui représente 85 % de la capitalisation boursière de l’EMU. Autrement dit, contrôlant Ex Ante le risque d’écart de performance entre le portefeuille ISR et l’indice de référence, il n’est pas possible de sortir du paradigme risque-rendement habituel et du monde du "business as usual" associé et carboné.

Je ne suis pas un spécialiste de l’ISR Climat, mais j’ai compris de l’étude "Le climat mérite mieux que 12 %" de 3 chercheurs de l’EDHEC, que la problématique était essentiellement la même (avec 100 % des fonds analysés tombant dans la case greenwashing).

Finalement, dans cette ambiance insignifiante, le volume des fonds ISR ne cesse de croître, alors qu’une étude (Natixis 2021) montre que 61 % des épargnants ne savent même pas ce qu’est l’ISR. Cherchez l’erreur. C’est la même logique qui prime quand des alliances d’acteurs financiers promettent la neutralité carbone en 2050. Ce sont des déclarations gratuites qui n’impliquent aucune contrainte de gestion réelle, notamment aucune règle qui empêche de financer l’expansion des énergies fossiles, justement incompatible avec l’objectif net zéro en 2050 selon la science et l’Agence Internationale de l’Energie. De ces montants estampillés "net zéro", seule une toute petite fraction est véritablement utilisée pour la transition.

La finance possède-t-elle des outils pour agir réellement dans la lutte contre le dérèglement climatique ?

Ce n’est pas une question d’outil particulier. Réduire la part des énergies fossiles ne viendra pas spontanément des marchés financiers. Cela exige de la construction politique, une forme de planification adaptée à l’objectif et certainement l’usage de financements "mixtes" privés / publics, où les États jouent un rôle singulier, mais où la finance doit "faire sa part", c’est-à-dire prendre sa part du surcoût lié à la décarbonation des économies. La transition ne peut pas se faire seulement sur le dos des États - c’est-à-dire des contribuables-citoyens, indifféremment.

Quelle est votre analyse sur les obligations vertes ?

Faisons une analogie avec le prêt d’un acheteur qui hésite entre un véhicule électrique et un véhicule à moteur thermique. Le prêt et le taux d’emprunt octroyés par le banquier sont identiques, que cet acheteur finance l’un ou l’autre des véhicules. Si l’acheteur choisit finalement le véhicule propre, que son banquier appelle finalement "vert" son prêt n’apporte rien. Le prêt n’a joué lui-même strictement aucun rôle différenciant. Ce qui compte, ce sont les incitations pécuniaires (bonus de l’État ou de la Région) et l’effort personnel (couvrant le reste à charge) de l’acheteur. Ici "la finance" n’a pas fait sa part. Elle ne fournit aucune incitation et donc, aucune accélération à la transition.

C’est exactement cela, l’obligation verte – quand le projet sous-jacent est bien vert, ce qui n’est pas toujours le cas. Il n’y aucun transfert des porteurs obligataires vers l’entrepreneur vertueux qui paierait exactement le même taux d’emprunt pour un projet alternatif brun. Mais vous lirez dans le journal : "plus de X tonnes de CO2 évitées en 2021 grâce à l’obligation VERTE de l’émetteur ABC". Ici, le "vert" est trompeur puisque vous pourriez lire exactement la même phrase en l’enlevant. Dans la réalité, il ne sert à rien. Mais les banquiers se disent "fiers" de lancer ces obligations. Symétriquement, ils devraient d’ailleurs se dire honteux de lancer les obligations brunes (qui n’utilisent pas ce nom, bien sûr).

Quelle est votre vision sur le cadre réglementaire pour éviter le greenwashing, pousser à la transparence et l’exigence des pratiques ESG ?

La capture du régulateur est très aboutie en finance et je pense, avant tout, que la critique portant sur la régulation ou la réglementation des marchés financiers se trompe sur l’essence du marché – la liberté de spéculer. "Pousser" n’est donc pas suffisant, il faut imposer. Le volontariat ne fonctionne tout simplement pas.

Mais cette fixation sur l’exigence de transparence est aussi un leurre. Pour transformer le secteur automobile, on n’a pas seulement demandé aux constructeurs de l’information – combien de grammes de CO2 leurs véhicules émettent au kilomètre. Non, on a forcé cette mesure à l’échappement des véhicules tout en abaissant graduellement les seuils acceptables. Rien à voir. L’information est parfois une condition nécessaire, mais certainement pas suffisante.

La Taxonomie européenne est présentée comme la pièce centrale de la stratégie réglementaire pour une finance durable, qu’en pensez-vous ?

A nouveau, une condition nécessaire mais pas suffisante. Bien sûr, on doit être d’accord sur ce qui est vert et ce qui ne l’est pas – notamment le brun ! Mais pour fertiliser cette taxonomie, il faut des mesures, fiscales ou de type "brown penalizing factor" pour que la production d’actifs financiers et donc, physiques bruns, soit fortement diminuée au profit des verts. Sans quoi on retombe dans le piège de l’obligation verte.

Distinguez-vous des pratiques d’acteurs financiers plus responsables, plus favorables à la transition que d’autres ?

C’est à ces acteurs d’expliquer à leurs clients leur modèle, leur méthodologie, leurs objectifs et les moyens mobilisés pour les atteindre. Et de répondre à leurs questions concrètes. Par exemple, comment contribuent-ils concrètement à la réduction effective des émissions de GES ? Quels risques supplémentaires sont-ils prêts à prendre pour favoriser la transition ? Quelles concessions en termes de rentabilité sont-ils prêts à faire pour favoriser la transition, y compris en accompagnant les travailleurs et les populations vers un futur décarboné ? Combien contribuent-ils aux investissements dans l’énergie propre, dans les économies en développement (qui représenteront l’essentiel de la croissance des émissions de GES au cours des prochaines années) ? Si le truc consiste à acheter Tesla et à vendre VW aujourd’hui et vice-versa demain en fonction de l’évolution de leurs cours de bourse, je crains que cette finance n’arrive pas à sauver le monde…