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Les fonds à thématique sociale, des pépites qui mettent au défi les gérants

©Nat Mikles

Qu’ils aient pour thématique l’accès à l’éducation, la création d’emploi, le bonheur au travail ou encore la santé, l’égalité femmes-hommes ou l’insertion professionnelle, les fonds sociaux ont de quoi séduire des investisseurs en quête de sens. Ils doivent néanmoins relever un défi de taille : celui de l’analyse de données souvent difficiles à récolter et peu homogènes.

Sur les 207 fonds thématiques durables recensés en 2019, seuls 33 affichaient des thématiques sociales. Pourtant, l’intérêt des investisseurs est bien présent : six des dix sujets identifiés comme prioritaires par les investisseurs sont d’ordre social, selon un sondage Ifop réalisé pour le Forum pour l’investissement responsable en septembre 2020. L’emploi arrive en tête des préoccupations des Français désireux d’investir durable, suivi par la pollution, les droits humains, la lutte contre le changement climatique et le bien-être au travail. Le développement économique local, l’égalité femmes-hommes et la lutte contre la pauvreté sont aussi présentés comme des priorités.

Pourquoi alors ont-il accès à une offre si limitée de fonds à thématique sociale ? Tout simplement parce qu’il n’est pas aisé de mesurer la "performance" sociale des entreprises. Au choix des indicateurs s’ajoutent la problématique de l’homogénéité des données, en plus des différences légales et culturelles d’un pays à l’autre. Un casse-tête que certaines sociétés de gestion ont tout de même tenté de résoudre.

Des émetteurs frileux

Parmi eux, on peut citer le fonds RobecoSAM Global Gender Equality Impact Equities, qui s’attaque aux pratiques des entreprises en matière d’égalité femmes/hommes, Axa Framlington Longevity Economy, qui se positionne sur le marché de la vieillesse, ou encore le fonds Inclusion Responsable de La Financière Responsable, qui s’intéresse aux politiques d’emploi des personnes en situation de handicap.

Des thématiques simples en apparence, qui permettent d’attirer les investisseurs, mais cachent des process complexes qui font pousser des cheveux blancs aux analystes ESG. Le fonds Insertion Emplois Dynamique de Mirova a choisi un angle d’attaque limpide : investir dans des entreprises qui ont une perspective de création d’emploi sur les trois prochaines années. Mais l’identification de ces entreprises est complexe. "Les entreprises cotées n’ont aucune obligation de donner leur effectif en France. Nous passons beaucoup de temps à discuter avec elles pour les assurer que ces informations resteront privées", explique Fabien Léonhardt, le gérant du fonds. Et lorsqu’il ne parvient pas à obtenir ces informations, le gérant suit une politique stricte : "On peut comprendre que les entreprises ne souhaitent pas communiquer ces données, mais on n’investit pas." 

L’équipe de gestion du fonds Education de CPR Asset Management a aussi dû faire face à la frilosité de certains émetteurs. Un défi d’autant plus grand que son univers d’investissement inclut des secteurs variés, de l’ed tech aux services de restauration collective, mais aussi des géographies diverses. "La collecte de données a été un très gros challenge", confirme Guillaume Uettwiller, gérant du fonds. "Nous voulions des données précises, par exemple sur le nombre d’étudiants accompagnés, par classe d’âge et par cursus. Le taux de réponse a été d’environ 65 %, ce qui est positif car nous avons beaucoup de sociétés de pays émergents dans l’univers d’investissement."

Des grilles d’analyse innovantes

Le travail des équipes de gestion de fonds sociaux est souvent de normaliser une analyse spécifique à leur thématique, tout en continuant à appliquer les filtres environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) habituels. Ainsi, le fonds Mirova Insertion Emplois Dynamique respecte une trajectoire inférieure à 2°C et est labellisé ISR, Finansol et depuis peu, France Relance.

CPR AM utilise aussi la grille d’analyse ESG habituelle de la société de gestion, en excluant les entreprises les moins bien notées sur certains critères pertinents à la thématique. "Pour le fonds Education, cela va être, entre autres critères, les pratiques en matière d’emploi, notamment pour éviter le travail des enfants, mais aussi la fracture numérique : on cherche avec ce fonds à ne pas élargir la fracture digitale qui existe entre pays émergents et pays développés", souligne Guillaume Uettwiller.

Chez Sycomore Asset Management, une grille d’analyse spécifique a été conçue pour le fonds Sycomore Happy @ Work, qui mise sur le bonheur au travail, avec l’idée que des salariés heureux sont plus productifs, mais également plus engagés auprès de leur entreprise. Agnostique sectoriellement parlant - il n’exclut que les industries charbonnière, pétrolière et gazière -, le fonds mesure cinq principaux critères : le sens, l’autonomie, les compétences, les relations et l’équité.

"Pour les compétences, nous allons par exemple regarder le nombre d’heures de formation reçues, tandis que l’équité va s’intéresser aux grilles de rémunération et à l’actionnariat salarié", illustre Jessica Poon, gérante du fonds. Chacun de ces critères se voit ensuite attribuer une note de 1 à 5, 1 étant la moins bonne note. Seules les entreprises affichant une moyenne supérieure ou égale à 3,5/5 pourront intégrer le fonds. "Pour les aspects culturels, nous nous appuyons sur un réseau d’experts qui nous aident à mieux appréhender les spécificités locales. Au Japon par exemple, l’entreprise est un milieu très hiérarchisé, donc nous valoriserons les efforts consentis pour faire évoluer les choses", souligne la gérante.

Controverses et Covid-19

Les gérants de fonds sociaux sont aussi particulièrement attentifs aux incidents ou controverses qui peuvent survenir dans leur univers d’investissement. Chez CPR AM, l’analyse des controverses est faite en deux temps. La société de gestion reçoit les analyses de Sustainalytics et de Reprisk pour le fonds Education. Les valeurs notées 4 et 5 par Sustainalytics, ou au-delà de 50 par Reprisk, sont exclues, et les gérants ont 45 jours pour vendre la valeur. Mais un comité a été mis en place pour traiter des cas particuliers : "Si l’on juge qu’une controverse n’est pas pertinente ou qu’elle a été traitée par l’entreprise après un processus de dialogue, on peut la maintenir dans le fonds", souligne Guillaume Uettwiller.

Sycomore AM met en place un processus d’engagement similaire. Lorsque des cas de harcèlement sexuel ont été rapportés chez Google, la société de gestion a contacté l’entreprise. Face à la recrudescence des cas, l’équipe a choisi de vendre les actions qu’elle détenait. "Nous sommes toujours vigilants. D’autant plus depuis le début de la crise du Covid-19, car nombre d’entreprises licencient", souligne Jessica Poon. La gérante ne va toutefois pas d’office exclure une entreprise qui congédie ses employés. Tout dépendra du caractère obligatoire du plan social, mais aussi des aides proposées aux salariés sortants pour favoriser leur réinsertion.

Pour les fonds à thématique sociale, l’année du Covid-19 a souvent été la source de profonds changements dans les allocations. "Cette année, nous avons un turnover historique de 6 % à 7 % du portefeuille", note Fabien Léonhardt. "Avec le Covid-19, beaucoup de secteurs sont en difficultés et vont le rester à horizon deux ou trois ans, avec des perspectives négatives pour l’emploi", souligne-t-il. Du côté de CPR AM, le fonds Education a aussi été fortement touché, avec plus d’1,5 milliard d’enfants qui n’ont pas pu se rendre à l’école au plus fort de la crise, selon les chiffres de l’Unesco. Mais la période a aussi révélé de nouvelles opportunités : "L’ed tech prend son envol cette année, le Covid-19 faisant office d’accélérant pour ce secteur. L’industrie était en retard en matière d’intégration des technologies, et là il y a un véritable sursaut", explique Guillaume Uettwiller.

La thématique de la création d’emploi parle aux investisseurs, notamment aux épargnants particuliers qui représentent plus de la moitié des encours. Elle nous permet aussi de nous ancrer dans l’économie réelle.

Indicateurs d’impact

Malgré la crise, ces fonds continuent de séduire grâce à la lisibilité de leur promesse. "Lorsque nous expliquons l’approche du fonds Sycomore Happy @ Work, les investisseurs trouvent que cela a du sens", souligne Jessica Poon, qui peut aussi se targuer de résultats positifs : à la fin octobre 2020, le fonds a surperformé son indice de référence, l’Euro Stoxx TR (dividendes réinvestis), de 15,4% sur un an et de 25.4% sur 5 ans (part R). Côté Mirova, le fonds affiche une collecte de 100 millions d’euros depuis le début de l’année, pour un encours total de plus de 800 millions d’euros. "La thématique de la création d’emploi parle aux investisseurs, notamment aux épargnants particuliers qui représentent plus de la moitié des encours. Elle nous permet aussi de nous ancrer dans l’économie réelle", souligne Fabien Léonhardt. Cet ancrage, les investisseurs attendent qu’il soit démontré par des indicateurs de mesure de l’impact de leurs placements. Les labels sont aussi de plus en plus stricts sur cet aspect très concret des investissements.

Pour répondre à ces nouvelles exigences, les fonds sont de plus en plus nombreux à publier des indicateurs d’impact. Le fonds de Mirova le fait depuis 2017, et le résultat est là : en cinq ans, les entreprises du portefeuille ont enregistré une croissance de l’emploi de 18 %. Chaque mois, le fonds s’emploie également à détailler l’utilisation faite de l’argent investi dans sa poche solidaire, qui a financé en cinq ans plus de 1.400 entreprises solidaires et contribué à générer plus de 60.000 emplois en France. "Le rapport d’impact du fonds suscite beaucoup d’intérêt, notamment du côté des institutionnels, confirme Guillaume Uettwiller.

Ils veulent montrer à leurs clients que leur argent finance des entreprises qui promeuvent l’éducation." Parmi les chiffres publiés par CPR AM, on retrouve par exemple le nombre d’étudiants ayant eu accès à un enseignement grâce aux entreprises du portefeuille en 2019 (13.600) ou encore le nombre d’heures de formations dispensées dans le monde (4,2 millions). L’objectif est d’enclencher un processus d’amélioration visant à récolter des données plus précises, mais aussi plus diverses, notamment sur l’aide aux enfants défavorisés et l'éducation des filles. Une chose est sûre : les gérants des fonds à thématique sociale sont de mieux en mieux armés pour répondre aux exigences des investisseurs et s’assurer un avenir serein.

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