Abonnez-vous

En vous abonnant, vous acceptez notre politique de confidentialité.

Questions de fonds

N’est-il pas paradoxal de trouver des valeurs pétrolières dans des fonds dits responsables ?

©Dmitry Pichugin/Shutterstock

Chaque trimestre, ID interroge des gérants et/ou spécialistes de l'investissement sur la présence a priori paradoxale de secteurs controversés dans des portefeuilles ISR. Pour ce premier acte, focus sur les valeurs pétrolières avec deux experts de chez DNCA Finance. 

ID : N’est-il pas paradoxal de trouver des valeurs pétrolières dans des fonds dits responsables ?

La réponse de ... 

 

 

Alix Chosson - Analyste Investissement Responsable

 

 

 

 

Adrien Le Clainche - Gérant-Analyste

 

 

C’est une des sempiternelles questions de l’ISR, et à raison car il est très difficile d’y répondre de manière binaire. Certes le secteur pétrolier n’a jamais été considéré « propre », et aux problèmes de « marée noire » et de droits de l’Homme ont succédé les questions légitimes autour de la contribution des hydrocarbures au réchauffement climatique. Cependant, il apparaît très difficile d’envisager une réelle transition énergétique d’une magnitude suffisante pour respecter les objectifs de l’Accord de Paris sans embarquer les plus gros acteurs de l’énergie.

Les investisseurs ISR se distinguent ainsi en deux catégories vis-à-vis du secteur pétrolier : les partisans de l’engagement et les partisans du désinvestissement. Ces 2 approches ont clairement leur place dans la gestion ISR, avec néanmoins des leviers d’action distincts. « L’engagement » se base sur la conviction que la transition énergétique devra se faire avec les énergéticiens et qu’il convient donc de rester investi pour engager un dialogue afin de pousser ces entreprises à s’engager sur une réelle stratégie de décarbonation. Le « désinvestissement » lui part du principe qu’on ne parviendra à accélérer la transition qu’en réallouant d’ores et déjà les flux de capitaux vers les énergies bas-carbone, et que le rôle des « investisseurs socialement responsables » est justement de favoriser les activités les plus vertueuses pour le développement durable.

Le désinvestissement gagne du terrain

D’abord initié par des investisseurs très en- gagés : fondations, universités, villes, le camp du désinvestissement a progressivement gagné du terrain, jusqu’à compter dans ses rangs un acteur de poids : le fonds souverain norvégien, lui-même construit sur la rente pétrolière ! La décision du fonds norvégien de sortir des entreprises pétrolières ne se base pas sur des considérations morales et de lutte contre le réchauffement climatique. Les raisons évoquées sont essentiellement économiques.

En effet, le « budget carbone » de nos économies, c’est-à-dire les émissions de CO2 restant à émettre avant de passer la barre des 2 °C de réchauffement des températures, ne permet d’extraire qu’environ un tiers des réserves de pétrole actuellement présentes au bilan des grands groupes pétroliers nationaux et privés. Ce qui ferait des deux tiers restants des « stranded assets » ou « actifs bloqués » dont la valeur devrait se rapprocher de 0. Un risque majeur pour un fonds souverain dont l’horizon d’investissement est par nature long. Et le changement climatique a même réussi à s’immiscer dans les discussions autour de l’introduction en bourse d’Aramco, qui doit rapporter au Royaume des moyens supplémentaires pour diversifier son économie au-delà du pétrole.

L’engagement est-il réellement un outil efficace ?

Le principal argument des partisans de l’engagement contre le désinvestissement est qu’il ne serait pas efficace. Il faudrait donc plutôt rester au capital des groupes pétroliers pour garder un siège à la table des discussions stratégiques. D’autant que la décarbonation de certains secteurs comme l’aérien ou le transport maritime ne pourra se faire sans l’innovation des grands énergéticiens. Mais l’engagement d’une poignée d’investisseurs auprès de ces grands groupes peut-il les pousser à entamer leur transition ?

Tout d’abord, il est clair que la plupart des groupes pétroliers européens ont entamé une transition. Les grands groupes pétroliers intégrés ont ainsi réduit de moitié leurs investissements sur les cinq dernières années et les acteurs européens diversifient leurs investissements pour s’engager dans des activités moins carbonées (gaz, renouvelables, biocarburants, mobilité électrique). Cependant le rythme de rotation des actifs vers des activités moins carbonées est encore loin de ce qui est requis pour s’aligner avec l’Accord de Paris.

Il est donc faux de penser que l’engagement n’a pas d’impact, mais il serait réducteur de penser que le désinvestissement ne sert à rien. Il revient donc à l’investisseur et à l’épargnant de décider quelle stratégie fait plus de sens pour lui.

Les investisseurs ont joué un rôle important pour mettre le sujet climatique au centre des discussions stratégiques des grands groupes pétroliers. Les « engagements collaboratifs » de coalitions d’investisseurs comme le Climate Action 100+ et les résolutions actionnariales ont été un puissant catalyseur dans certaines décisions stratégiques comme l’arrêt de projets d’exploration en Arctique, la sortie des sables bitumineux canadiens, et plus récemment, l’engagement de Shell, suivi de Total, BP et Repsol, à décarboner non pas seulement leurs opérations, mais leur mix d’activités. Shell a ainsi été le premier groupe pétrolier à s’engager via son « Net Carbon Footprint » à réduire l’intensité carbone de chaque unité d’énergie vendue de 20 % d’ici 2035 et de 50 % d’ici 2050, une ambition intégrée dans la rémunération du CEO et soutenue par une enveloppe de 2Md$ par an investie dans les énergies alternatives (bio-carburant, solaire, éolien, distribution d’électricité, recharge de véhicule électrique, captage et stockage du carbone...). Un changement progressif de business model vers le gaz et l’électricité qu’il serait impossible de conduire sans l’aval des investisseurs.

Il est donc faux de penser que l’engagement n’a pas d’impact, mais il serait réducteur de penser que le désinvestissement ne sert à rien. Il revient donc à l’investisseur et à l’épargnant de décider quelle stratégie fait plus de sens pour lui.

L’approche de DNCA reflète cette pluralité des leviers d’action

C’est dans ce sens que nous avons développé chez DNCA des stratégies ISR différentes qui reflètent la pluralité des leviers d’actions. Cinq de nos six fonds ISR ont fait le choix de ne pas investir dans le secteur pétrolier et gazier afin de proposer à l’épargnant un réel arbitrage vers des stratégies décarbonées. Le fonds DNCA Beyond European Leaders a fait lui le choix d’investir dans les meilleurs acteurs du secteur, tout en mettant en place avec chaque entreprise investie une stratégie d’engagement visant à accélérer cette transition.

 

 

Retrouvez l'intégralité d'Investir Durable #4, le magazine de la finance durable. 

Retrouvez la version en ligne d'Investir Durable #4.