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ENTRETIEN

Pierre Larrouturou : "Rien ne serait pire qu’un Green deal sans financement ou avec un financement injuste"

Pierre Larrouturou est député européen Nouvelle donne. Membre du groupe des Socialistes et Démocrates, il est Rapporteur général du Budget 2021. Il revient sur le Pacte Finance-Climat, porté avec le climatologue Jean Jouzel, et sur les propositions récentes de la Commission européenne.

Pourriez-vous nous rappeler les grands enjeux qui motivent vos démarches ?

Quand Nicolas Hulot démissionne, il dénonce le manque de financement pour isoler nos maisons et nos bureaux, investir dans les transports en commun et dans un changement des pratiques agricoles… "Le nerf de la guerre, c’est l’argent". Pour gagner la guerre contre le dérèglement climatique, la Commission européenne dit qu’il manque chaque année entre 500 et 700 milliards d’euros. C’est pour apporter des financements à la hauteur des enjeux que, avec Jean Jouzel et Anne Hessel, nous proposons ce Pacte Finance-Climat.

Concrètement, que proposez-vous ?

Nous proposons de créer 2 outils majeurs : 1. Une Banque du Climat (adossée à la Banque Européenne d’Investissement) capable de fournir entre 200 et 300 milliards de prêts à taux 0 par an, et 2. Un budget Climat, capable de financer des aides (aux particuliers, aux petites entreprises, aux collectivités) ainsi qu’un Plan Marshall pour l’Afrique et un programme européen de recherche. Ce budget Climat serait abondé par des ressources propres (de l’argent qui ne vient pas des Etats membres) comme une Taxe Kérozene, une Taxe Carbone aux frontières, une Taxe sur les Transactions Financières ou un petit impôt sur les bénéfices. Quand j’étais enfant, l’impôt sur les bénéfices était de 45 % en moyenne. Il est tombé à 20 % aujourd’hui alors que les dividendes explosent. On peut créer un petit impôt européen sur les bénéfices, limité à 5 % et qui dépendrait de l’évolution du Bilan-Carbone des entreprises. Il ne toucherait pas les petites entreprises ni les artisans. En combinant 4 ou 5 ressources propres, on peut dégager un Budget Climat de 100 milliards par an. Et du coup, on peut rendre obligatoire (d’ici 20 ans ?) des travaux d’efficacité énergétique et de transformation écologique dans tous les secteurs car la collectivité pourra aider chacun de nous en payant la moitié ou les 2/3 de la facture.

Justement, la Commission européenne a présenté récemment son Pacte vert. Que prévoit-il et comment avez-vous accueilli ces annonces ?

Le discours d’Ursula von der Leyen présentant son Green deal a suscité un espoir immense. La nouvelle Présidente de la Commission européenne fixe un cap ambitieux : que l’Europe soit le premier continent à 0 émission en 2050. Avec, d’ici 2030, une baisse de 50 ou 55 % des émissions de CO2 et de méthane. Son discours était beau, puissant, global… mais trois mois plus tard, on ne comprend toujours pas comment la Commission va financer ce Pacte vert ! Voilà pourquoi, comme Rapporteur général du prochain Budget de l’Union européenne, je vais me battre avec de nombreux députés pour imposer des solutions nouvelles. Rien ne serait pire qu’un Green deal sans financement ou avec un financement injuste. Ce ne serait que du greenwashing. Notre idée de Banque du Climat faisait rire beaucoup de monde il y a trois ans. Aujourd’hui, cette idée fait l’unanimité ! Mais si la BEI ne reçoit pas de nouveaux fonds propres, cette banque du climat n’aura qu’un effet marginal. Comme aucun Etat-membre ne veut apporter de nouveaux fonds propres, nous proposons que ce soit la BCE qui apporte des quasi fonds propres (sous forme de prêts subordonnés). La BCE a créé 2 600 milliards d’euros depuis avril 2015. Elle va encore créer 240 Mds supplémentaires cette année. Face à tant de liquidités, qui peut comprendre que la Banque du Climat ne puisse faire que 16 milliards de prêts nouveaux ? Si la BCE apporte 100 Mds de quasi fonds propres, c’est équivalent à 50 Mds de vrais fonds propres et la Banque du Climat pourra faire 300 Mds de prêts à taux 0 pour la rénovation thermique, les transports en commun, une transformation de notre agriculture…

Aujourd’hui, les chefs d’état semblent collectivement incapables de porter des idées nouvelles. Il est urgent que les Citoyens nous aident, nous le Parlement, à bousculer le ronron européen.

Les enjeux auxquels nous sommes confrontés semblent désormais bien identifiés par les décideurs ainsi que la société dans son ensemble. Pourtant, aujourd’hui, c’est bien l’impression de lenteur voire d’attentisme qui domine lorsqu’il est question de transition vers des modèles bas carbone. Comment l’expliquez-vous ?

Cette lenteur est suicidaire. La concentration en CO2 dans l’atmosphère augmente aujourd’hui 3 fois plus vite que dans les années 60. Les chefs d’Etat font de très beaux discours mais ils semblent incapables d’agir vraiment. Le 9 mai prochain, nous allons fêter les 70 ans de l’Union Charbon Acier. Après des décennies de guerre, où le vainqueur prenait le charbon et l’acier du vaincu pour être certain de l’écraser plus facilement encore à la prochaine occasion, il a suffi de 15 jours à Schumann et Adenauer pour prendre cette décision révolutionnaire : pour être certains que la guerre ne sera plus jamais possible entre elles, l’Allemagne et la France décident de mettre ensemble leur charbon et leur acier. 15 jours ont suffi pour prendre cette décision magnifique ! Aujourd’hui, les chefs d’état semblent collectivement incapables de porter des idées nouvelles. Il est urgent que les Citoyens nous aident, nous le Parlement, à bousculer le ronron européen.

Du côté du privé, un certain nombre d'initiatives sont menées et se renforcent depuis plusieurs années pour influencer de manière positive le comportement des émetteurs, notamment dans la sphère de l'investissement socialement responsable. Comment regardez-vous cette dynamique ?

Il ne se passe pas une semaine sans qu’une entreprise privée ou une association ne rende publique une initiative intéressante. Cela permet de garder espoir. De voir que des solutions sont possibles. Mais quelques gouttes d’eau ne suffisent pas à éteindre un incendie quand il a pris trop d’ampleur. Voilà pourquoi j’espère que les citoyens vont se rassembler dans leur diversité (chefs d’entreprises, salariés, chômeurs, paysans, artisans, chercheurs, ruraux et citadins, jeunes et vieux, ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas…) pour pousser les dirigeants à l’audace. On vient de fêter les 30 ans de la Chute du Mur de Berlin : si on avait attendu une décision des chefs d’Etat, le Mur serait toujours debout. Ce sont des citoyens, des gens comme vous et moi, qui se sont mis en mouvement et qui ont fait tomber le Mur. A nous aujourd’hui, de faire tomber le Mur du cynisme, le Mur des Lobbies, le Mur du Chacun-poursoi et Après-moi-le-Déluge.

*Entretien réalisé début mars 2020

 

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