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Environnement

Le retour du sauvage : "porteur d'espoir"

Flickr/Michel Piccoli

De nombreuses espèces sauvages sont aujourd'hui de retour après avoir disparu de nos territoires : loup, lynx, vautours ou veaux marins... Une chance à saisir selon Pierre Athanaze, naturaliste et forestier.

En Europe et ailleurs, la biodiversité n'a jamais été aussi dégradée, à tel point que les scientifiques évoquent aujourd'hui un "effondrement du sauvage". Parallèlement, certaines espèces font aussi leur retour, qu'il soit inopiné – dans le cas du loup, par exemple – ou programmé. Pour Pierre Athanaze, auteur de Le retour du sauvage, voir revenir une faune sauvage diversifiée représente un espoir et une chance pour lutter contre des problèmes cruciaux tels que le dérèglement climatique, la gestion de l'eau ou l'épuisement des sols. C'est également un excellent remède contre la déprise économique qui menace de nombreux territoires ruraux.

Y a-t-il un retour du sauvage en France ?

Pierre Athanaze : De nombreuses espèces sauvages sont effectivement de retour en France après avoir parfois totalement disparu pendant des décennies. Certains retours sont naturels : ce fut le cas du loup au début des années 1990, mais aussi de la cigogne noire ou encore des veaux marins en Baie de Somme. Depuis les années 1970, des programmes de réintroduction ont également permis le retour du lynx, de plusieurs espèces de vautours ou encore de l'ours.

Cependant, il faut remettre ce constat dans son contexte. D'une part cette tendance est bien plus marquée dans des pays voisins comme l'Allemagne, l'Italie ou les Pays-Bas. Par exemple, le loup est revenu naturellement en Allemagne presque une décennie plus tard qu'en France mais la population de loups y est déjà quasiment équivalente.

D'autre part, ce retour de certaines espèces est paradoxal puisque, dans le même temps, nous assistons à un véritable effondrement de la biodiversité sauvage. La liste rouge des espèces menacées indique ainsi qu'une espèce de mammifères sur quatre, un oiseau sur huit, plus d’un amphibien sur trois et un tiers des espèces de conifères sont menacés d’extinction mondiale.

Enfin, il faut bien rappeler que le sauvage n'est plus aujourd'hui qu'une infime partie du monde vivant. L'ingénieur américain Paul MacCready a ainsi calculé que les humains et leurs animaux domestiques représentent 98 % de la biomasse totale des vertébrés sur terre, laissant seulement 2 % à la vie sauvage.

Espèce protégée en Europe, le loup est réapparu naturellement en France en 1992. Sa population est estimée à environ 360 individus dans une trentaine de départements. Sur la période 2016-2017, le loup est accusé d'avoir tué plus de 8.000 bêtes (des ovins essentiellement). Depuis 2016, le gouvernement a autorisé l'abattage de 80 loups.
Flickr/Kathy Büscher

 

Pourquoi le retour du sauvage est-il moins marqué en France que chez nos voisins ?

Pierre Athanaze : Là encore on assiste à un paradoxe car les enquêtes publiques montrent une réelle acceptation sociale vis-à-vis des espèces sauvages, y compris des grands prédateurs comme le loup, le lynx ou l'ours. Par exemple, 80 % des Français refusent l'éradication du loupi et 84 % des Pyrénéens sont favorables au maintien d'une population d'oursii. Et lors de chacune des consultations de la préfecture du Jura concernant la remise en liberté des lynx soignés par le centre de soins Athenas, le taux d'avis favorable atteint les 80 %. On n'atteindra jamais un tel niveau d'unanimité lors de la construction d'une autoroute, d'un aéroport ou d'une centrale nucléaire !

Dans le même temps, une minorité hurlante – les éleveurs et des chasseurs essentiellement – monopolise l'espace médiatique et trouve une oreille attentive auprès des pouvoirs publics qui sont prêts à engager des budgets très importants pour lutter contre ce retour de la nature et du sauvage.

Cette opposition de principe cache des problèmes réels, mais fort éloignés de la présence d'un quelconque prédateur. Dans le cas des éleveurs ovins par exemple, c'est bien la concurrence, notamment néo-zélandaise, conjuguée à la chute de la consommation de mouton (- 40 % en 30 ans) qui ont conduit à la crise que traverse aujourd'hui la filière. En opposant un modèle d'agriculture de plus en plus insoutenable au retour du sauvage, la France passe à côtés des multiples bénéfices que cela procure pourtant.

Protégé depuis 1979, l'ours n'est présent en France qu'à hauteur d'une quarantaine d'individus, ce qui n'est pas suffisant pour assurer sa survie sur le territoire. Or, la Directive européenne "Habitats" impose aux États membres "de maintenir les populations d'ours bruns dans un état de conservation favorable". Le ministre de la transition énergétique et solidaire, Nicolas Hulot a annoncé la réintroduction de deux femelles dans les Pyrénées Atlantiques à l'automne prochain. Elles rejoindront deux mâles déjà présents, les derniers dans le département. L'annonce a provoqué une levée de bouclier chez les éleveurs pyrénéens.
Flickr/Ben

Quels sont les bénéfices d'un retour du sauvage ?

Pierre Athanaze : D'un point de vue strictement écologique, le retour du sauvage signifie que l'équilibre des écosystèmes est maintenu voire amélioré. Prenons l'exemple du loup avec le retour en 2011 de 124 individus dans le parc national de Yellowstone aux Etats-Unis : très rapidement, la population de wapitis a diminué de 20 % permettant la régénération forestière, pour le plus grand plaisir des oiseaux et des castors qui sont revenus en nombre. Les constructions des castors stabilisant les berges des ruisseaux, les saumons sont revenus à leur tour. Enfin les coyotes, très concurrencés par les loups, se sont raréfiés de façon significative, permettant le redéploiement de certaines espèces de rongeurs, proies toutes choisies des rapaces qui réinvestissent désormais le parc. Tout cela... grâce aux loups !

Il faut également mentionner que l'habitat privilégié des espèces sauvages, la forêt, est un outil non négligeable pour protéger la ressource en eau et piéger le carbone, responsable du dérèglement climatique.

Enfin, d'un point de vue économique, le sauvage peut servir une véritable redynamisation des territoires ruraux, notamment grâce à l'éco-tourisme. Aujourd'hui, les guides natures emmènent les touristes français en Italie ou en Espagne pour voir le loup ou l'ours. Ce sont les hôtels et les restaurants des Abruzzes ou de la Cantabrie qui en bénéficient, pas ceux du Mercantour ou du Vercors. A l'inverse dans les Alpes françaises, l'estive des troupeaux de montons ne dure que quelques mois dans l'année et ne créé pas d'activité économique annexe. D'ici à 2030, on estime que 30 millions d'hectares seront abandonnés par l'agriculture en Europe, soit l'équivalent de la surface de la Pologne. En France et ailleurs, il est temps de saisir cette chance pour redonner de l'espace au sauvage !

Vautour fauve, vautour moine et gypaète barbu ont fait l'objet de programmes de réintroduction à partir des années 1980. Le retour de ces grands oiseaux charognards présente deux avantages : il permet le développement d'un tourisme nature mais également une aide à l'équarrissage pour les éleveurs. Dans les seules Baronnies de la Drôme, les éleveurs apportent ainsi 1 000 à 1 200 dépouilles de moutons et de chèvres dans des aires de nourrissage. Leur taxe à l’équarrissage a baissé des deux tiers.
Flickr/Jean-Raphaël Guillaumin

i Enquête Ifop commandée par l'Aspas et One Voice en septembre 2013

ii Sondage Ifop commandé en 2005 par Pays de l'ours ADET