Environnement

Anne Quéméré : "Chacun doit s'approprier un bout de notre planète et le protéger"

©AnneQuéméré
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ID a rencontré la navigatrice Anne Quéméré, qui a réalisé il y a quelques mois une traversée de l'Arctique au nord du Canada sur son bateau Solar Icade, uniquement propulsé à l'énergie solaire. 

À quel point l'Arctique a t-il souffert du réchauffement climatique ? Afin d'obtenir quelques éléments de réponse à cette question, la navigatrice française Anne Quéméré a embarqué le 6 juillet sur le bateau "Solar Icade" pour un voyage en solitaire à travers l'Arctique, du port de Tuktoyaktuk au Pond Inlet, au nord du Canada. Son but était d'être au plus proche de la biodiversité de ces régions, grâce une embarcation de moins de six mètres, de témoigner des changements que celles-ci subissent, et d'alerter l'opinion publique.

Pouvez-vous nous parler de votre dernier voyage ?

Ce dernier voyage en Arctique, je l'ai réalisé à bord d'un bateau uniquement propulsé par l'énergie solaire, grâce à des panneaux solaires. Après avoir déjà voyagé en Arctique en 2014 et en 2015, j'ai voulu naviguer sur un petit bateau. Sa petite taille m'a permis d'être proche des côtes et d'observer tous les bouleversements actuels en Arctique, dont l'érosion est de plus en forte. J'ai également pu observer les animaux marins et terrestres assez facilement, puisque le bateau n'émet aucun bruit. De cette façon, je n'ai pas beaucoup dérangé la biodiversité autour de moi. L'objectif était aussi de pouvoir partager mon expérience à mon retour, d'expliquer ce qu'il se passe là-haut. On a souvent l'impression que tout ça est loin de nous et finalement on se rend compte que tout ce qui se passe en Arctique va avoir des répercussions sur notre environnement, non pas dans des siècles mais d'ici quelques années. En tant que voyageuse, je pense qu'il est important de témoigner de ces choses, qui nous paraissent évidentes quand on les vit au quotidien, mais qui ne le sont pas pour tout le monde.

Vous n'avez pas pu finir votre voyage en Arctique ?

Effectivement, cette année les conditions météo on été assez particulières en Arctique. Lors de mes deux précédents voyages, nous avions eu des conditions "classiques" avec une météo plutôt clémente et des températures qui montaient parfois au dessus de 15 °C. Cette année, il a fait froid dans la zone où je me trouvais, à cause d'une zone de basse pression stationnaire. En plus de ce mauvais temps, nous avons eu des glaces pluriannuelles, qui malheureusement proviennent des glaciers qui fondent progressivement, et qui se sont amoncelées dans le passage du Nord Ouest. Celui-ci s'est retrouvé complètement bloqué. Pour des raisons de sécurité, les autorités canadiennes ont demandé à tous les bateaux, petits ou gros, de faire demi-tour. Cette année, personne n'a pu emprunté le passage du Nord Ouest.

Comment est né ce projet de voyage ?

Le projet a vraiment été soutenu par la société Icade. Il s'est fait de façon assez naturelle après ma rencontre avec le directeur général, Olivier Wigniolle, puis la directrice de communication, Marianne de Battisti. Très vite, ils ont pensé que ce projet était en adéquation avec leurs valeurs. Aujourd'hui, nos liens subsistent, avec une volonté de continuer la route ensemble et de porter ce message.

Quel est le message que vous avez voulu transmettre ?

J'aimerais transmettre l'idée que la nature est encore belle malgré la pollution de l'Arctique, des océans, des fleuves. Malgré tout, il existe encore des endroits magnifiques. Je pense que c'est important que chacun s'approprie une petit bout de notre planète qu'il devienne son jardin, et qu'il ait vraiment envie de le protéger. Dans l'absolu, on ne peut pas protéger ce qui ne nous touche pas. Je pense qu'il ne faut pas attendre quelque chose de nos gouvernements, c'est l'affaire de tous. La cause est au fond de chacun d'entre nous. Nous sommes chacun de petites gouttes d'eau, mais tous ensemble nous pouvons faire beaucoup.

C'est une cause qui nous est commune à tous, sans distinction de couleur de peau, de religion ou de politique.

Anne Quéméré, navigatrice 

Attendez-vous quelque chose de la COP24 ?

Pour être honnête, pas vraiment non. Le lieu où elle est organisée (ndlr : Katowice, en Pologne) ne me paraît déjà pas très emblématique, à cause du charbon. Peut-être était-ce volontaire pour envoyer un signal mais cela ne me parait pas être un bon symbole. Le plus important, c'est que le climat n'est pas une politique. Le climat c'est le souci de chacun, c'est une philosophie de vie. Si l'on attend la réponse d'autres personnes, cela ne peut pas marcher. Ils ne l'ont pas, et comment pourraient-il l'avoir ? Aujourd'hui il n'existe pas de solution miracle. Si c'était aussi simple, des tas de personnes très ingénieuses l'auraient déjà trouvée. C'est une cause qui nous est commune à tous, sans distinction de couleur de peau, de religion ou de politique.

Comment avez-vous commencé à vous intéresser à la protection de l'environnement ?

Ma grand-mère, en 1970, avait créé une association pour la défense du pays fouesnantais (ndlr : aire de tradition bretonne). À l'époque, elle voulait protéger le littoral de l'invasion des promoteurs immobiliers. Elle avait réalisé que si on laissait faire, très vite il n'y aurait plus de côte, comme à la Baule par exemple. Peu de personnes l'ont écoutée à l'exception de quelques convaincus. Et je me rends compte aujourd'hui qu'elle était très visionnaire. Elle avait totalement raison, et heureusement que quelques espaces ont été épargnés. Je pense que cela m'a appris le respect de l'environnement. Je pense aussi que c'est notre devoir, à nous marins, de parler de l'océan et de ce que l'on y voit. Sur mon petit bateau, j'avais l'impression de glisser sur la "peau" de l'océan, je me sentais en osmose avec celui-ci. C'est difficile de voir cette pollution qui détruit une biodiversité tellement riche.

Avez-vous d'autres projets de voyage de sensibilisation ?

L'année prochaine, je vais réaliser des projets un petit peu intermédiaires. Nous sommes en train de repenser le bateau. Le fait de naviguer dessus sur plus d'un mois en Arctique m'a permis d'en voir toutes les qualités mais aussi toutes les faiblesses. Ce travail va nécessiter beaucoup de rencontres et de professionnels, ce qui va prendre du temps. Quitte à retourner en Arctique, je pense qu'il faut être prêt : ce ne sera pas en 2019. Je m'offre donc un marathon de 15 100 kilomètres à réaliser en 84 heures en kayak sur la Yukon River, au Canada. La Yukon River connaît également des problèmes de pollution avec les gaz de schistes, et je ne souhaite pas me focaliser uniquement sur l'Arctique, même si c'est important. Ce voyage sera aussi une occasion de faire découvrir cette région et de donner envie aux personnes de la protéger. C'est un endroit un peu mythique, comme le passage du Nord Ouest, c'est là que s'est déroulée la ruée vers l'or du Klondike. Quelque chose qui nous ramène à Jack London finalement, et à tous ces écrivains qui ont bercé mon enfance.