L’accord s’inscrit surtout dans une dynamique plus large portée par le fonds : démontrer que l’hydrogène peut désormais entrer dans une phase industrielle, sur des usages ciblés mais réels. Entretien avec Sébastien Paillat, Directeur d’investissement chez Hy24.
Quel impact concret ce partenariat entre Uber et HysetCo peut-il avoir pour la filière hydrogène ?
Pour la filière hydrogène, et en particulier à Paris, c’est un signal important. HysetCo va pouvoir bénéficier de la puissance marketing et commerciale d’Uber pour développer son offre, à la fois sur les taxis et désormais sur les VTC, un segment sur lequel HysetCo était historiquement moins présent.
L’objectif est clairement d’accélérer la croissance de l’entreprise. Le partenariat comprend également un volet financier avec l’investissement substantiel d’Uber dans HysetCo. C’est un accord structurant, qui a été discuté depuis de nombreux mois avant son annonce.
Au-delà de l’effet d’annonce, ce type d’alliance permet surtout de consolider un modèle intégré de mobilité hydrogène, qui combine véhicules, infrastructure de recharge et services aux chauffeurs.

Pourquoi continuez-vous à croire au potentiel de l’hydrogène alors que le véhicule électrique à batterie domine largement le débat ?
Sur les usages intensifs, comme les taxis ou les VTC, nous pensons que l’hydrogène a une vraie pertinence. Le modèle développé par HysetCo est intégré : mise à disposition des véhicules, maintenance, réparation, assurance, accompagnement des chauffeurs et accès à un réseau de stations.
Aujourd’hui, HysetCo exploite environ huit stations en Île-de-France, ce qui permet une continuité d’usage indispensable pour des véhicules fortement sollicités.
Dans ce type d’usage, les avantages en termes d’autonomie et de temps de recharge restent déterminants. Les retours des chauffeurs vont dans le sens d’un modèle adapté à ces usages.
On voit encore peu d’exemples comparables en Europe, mais ce modèle existe déjà dans certains pays asiatiques, notamment en Chine, en Corée du Sud ou au Japon, où la mobilité hydrogène s’est développée sur des segments professionnels.
Les usages les plus matures sont ceux où l’on remplace de l’hydrogène gris déjà utilisé par de l’hydrogène vert. C’est notamment le cas dans les raffineries et dans la production d’engrais."
Uber évoque l’intégration de près de 2 000 taxis hydrogène dans les prochaines années. Qu’est-ce qui reste le principal frein aujourd’hui ?
Le principal sujet reste le coût de l’hydrogène vert, qui demeure encore élevé. Il n’y a plus réellement de frein technologique ni de problème de disponibilité des véhicules à des conditions compétitives pour l’activité d’HysetCo.
La question centrale est donc celle de l’accès à une molécule d’hydrogène décarbonée à un prix compétitif.
Pour HysetCo, l’enjeu est d’accéder à un hydrogène compétitif, et c’est l’objet des accords conclus avec Air Liquide et d’autres partenaires industriels pour la fourniture d’hydrogène produit en France, notamment en Normandie. Cela repose aussi sur les incitations réglementaires en passe d’être implémentées en France.
C’est aujourd’hui davantage un enjeu économique et réglementaire qu’un enjeu technologique ou industriel.
Dans quels secteurs l’hydrogène vous paraît-il aujourd’hui le plus mature économiquement ?
Les usages les plus matures sont ceux où l’on remplace de l’hydrogène gris déjà utilisé par de l’hydrogène vert. C’est notamment le cas dans les raffineries et dans la production d’engrais.
Ces deux secteurs consomment déjà des volumes importants d’hydrogène. Le remplacement par de l’hydrogène bas carbone via des électrolyseurs constitue donc une évolution logique et relativement directe.
C’est pour nous l’un des segments les plus simples à financer et à développer.
Viennent ensuite d’autres usages comme l’acier vert, avec des projets comme Stegra en Suède, qui développe une production d’acier décarboné à partir d’hydrogène.

Puis on trouve les carburants de synthèse, les e-fuels, qui représentent un potentiel important pour l’aviation avec les e-SAF ou pour le maritime avec l’e-méthanol. Ces segments sont plus complexes mais stratégiques dans une logique de souveraineté énergétique.
Les projets deviennent plus grands, plus capitalisés et plus industrialisés."
Pourquoi l’Espagne est-elle devenue un marché stratégique pour Hy24 ?
L’Espagne est aujourd’hui un marché clé pour le développement de l’hydrogène en Europe. Le pays bénéficie de conditions particulièrement favorables en matière de production d’électricité renouvelable à bas coût.
Hy24 est récemment devenu actionnaire majoritaire d’Enagás Renovable, que nous considérons comme l’un des principaux développeurs de projets d’hydrogène vert en Europe, avec environ 700 mégawatts d’électrolyse en construction.
L’objectif est le même : substituer l’hydrogène gris utilisé dans les raffineries par de l’hydrogène vert produit localement.
Plus largement, cette stratégie espagnole s’inscrit dans une logique européenne d’industrialisation de la filière hydrogène.
Hy24 investit également dans d’autres projets en Europe et à l’international. En Suède, avec Stegra, l’acier vert constitue un cas d’usage industriel majeur. Au Paraguay, avec ATOME, le projet d’engrais verts à Villetta repose sur une production d’hydrogène à partir d’électricité hydroélectrique particulièrement compétitive.
Dans ce dernier cas, la logique est similaire : produire de l’ammoniac vert grâce à des sources renouvelables compétitives, ici l’hydroélectricité du Paraguay.
L’hydrogène suscite beaucoup d’annonces depuis plusieurs années. Est-on désormais entré dans une phase de sélection des projets ?
Oui, clairement. Depuis deux à trois ans, le marché s’est structuré. On a assisté à une phase très intense d’annonces il y a quatre ou cinq ans, mais tous les projets n’ont pas avancé au même rythme.
Aujourd’hui, on observe une forme de sélection avec une proportion de projets non aboutis classique dans le secteur industriel.. Les projets les moins solides ou insuffisamment financés disparaissent progressivement.
En revanche, l’industrie continue de croître. Les décisions d’investissement et les projets en construction progressent à un rythme soutenu, avec des taux de croissance à deux chiffres.
Les projets passent également des paliers en termes d’échelle avec des décisions d’investissement sur des projets de plusieurs centaines de MW d’électrolyse aujourdhui, ils sont plus capitalisés et plus industrialisés.
L’enjeu désormais est moins de prouver que la technologie fonctionne que de démontrer que les modèles économiques tiennent à l’échelle.