Quoi de plus banal qu'un vêtement ? Du tissu, quelques coutures, éventuellement deux ou trois boutons... : si nous accordons tous une certaine importance à la manière dont nous nous habillons, peu d'entre nous s'intéressent à la matière que nous revêtons. Et, encore moins, à l'origine des habits ou aux conditions dans lesquelles telle ou telle pièce de vêtement a été produite. Tout juste savons-nous, ou supposons-nous, que le t-shirt, le jean ou la robe que nous portons a, probablement, été fabriqué loin, très loin du lieu où ce vêtement est vendu ou porté. Et dans des conditions sur lesquelles la plupart d'entre nous préfèrent fermer les yeux.
De fait, la quasi-totalité (95%) des vêtements portés par les Français provient de l'étranger, d'après l'Alliance du commerce citée par La Croix. Un chiffre qui, à lui seul, éclaire d'un jour nouveau les polémiques qui ont enflammé le débat public au cours des derniers mois : que l'on shoppe chez Kiabi, Shein ou Decathlon ne ferait ainsi, du point de vue des conditions de fabrication des vêtements, presque aucune différence. Comme le déclarait en novembre le patron du BHV parisien devant les députés, "les usines qui fabriquent pour Shein sont exactement les mêmes que celles qui fabriquent pour l'ensemble des ''retailers mass market'' en France".
Après le scandale du Rana Plaza, business as usual ?
Frédéric Merlin a-t-il raison de mettre un signe égal entre les différentes marques de prêt-à-porter ? Avant de répondre à cette question, remontons le temps : en 2013, précisément, quand au Bangladesh l'effondrement d'un immeuble abritant des usines textiles fait plus de 1 200 morts. D'un retentissement mondial, le scandale du Rana Plaza, du nom de l'immeuble en question, favorise une première prise de conscience internationale sur les limites et dérives de la fast-fashion. Car des ateliers du Rana Plaza sortaient quotidiennement des vêtements destinés à achalander les rayons de marques telles que H&M, Auchan ou Primark.
L'émoi provoqué par la catastrophe est réel ; éclaboussées par la polémique, les grandes marques mondiales de prêt-à-porter jurent, à grand coup de campagnes de communication, qu'on ne les y reprendra plus ; H&M s'engage, par exemple, à verser avant 2018 un « salaire vital » à 850 000 travailleurs du textile. Treize ans plus tard cependant, "les salariés bangladaises continuent de gagner 70 euros par mois", relève dans La Croix Nayla Ajaltouni, déléguée générale du collectif Éthique sur l'étiquette, selon qui cette somme reste trois fois inférieure "à ce qu'il leur faut pour leur permettre de vivre dignement". Et le géant suédois H&M semble avoir oublié sa promesse, jusqu'au sein de ses propres ateliers européens.
Business as usual, donc. Y compris chez les marques françaises, comme Décathlon, récemment épinglée dans une enquête du média Disclose. L'équipementier sportif tricolore "profite du travail forcé des Ouïghours en Chine", écrivait en 2025 l'ONG sur son site Internet. L'enquête menée par ses équipes a ainsi révélé que "l’un des principaux fournisseurs de Decathlon est impliqué dans un système d’esclavage moderne en Chine". Et que "les vêtements de la marque française contiennent aussi du coton de la région du Xinjiang, pourtant placé sous sanctions internationales" en raison de la féroce répression exercée par Pékin sur la région et ses habitants, à majorité musulmane.
En Asie, "ce sont les marques qui imposent leurs conditions aux usines"
Les dérives de la fast-fashion ne datent donc pas d'hier, et même un drame comme celui du Rana Plaza ne semble rien pouvoir y changer. En 2026, Kiabi, la marque préférée des Français, continue de faire produire en Asie du Sud-Est la majorité de ses vêtements ; de même que Décathlon, dont les deux tiers de la production proviennent de cette même région ; les marques Sandro et Maje, pourtant réputés plus qualitatives que leurs concurrentes, se fournissent elles aussi (à 47%) en Asie.
"Évidemment qu'il est possible que Shein puisse avoir des ateliers et des fournisseurs communs avec des géants comme H&M, ou des marques françaises telles que Kiabi et Decathlon", reconnaît, toujours dans les pages de La Croix, la députée Anne-Cécile Violland. Des ateliers et sous-traitants qui ne respectent pas toujours les droits humains, pour une bonne cause : "ce sont les marques qui imposent leurs conditions aux usines pour s'assurer des prix bas", assure Marie Nguyen, cofondatrice de l'entreprise We Dress Fair : "donc, pour faire des économies d'échelle, le sous-traitant rogne inévitablement sur les droits humains dans des pays où les minima sociaux ne sont pas respectés".
Un secteur irréformable ?
Le secteur de la fast-fashion serait-il donc consubstantiellement irréformable ? Un rapport publié en 2023 par Fashion Revolution sur le sujet de la transparence accordait ainsi la note de 11/100 à Zara, de 1/100 à Decathlon et de 0/100 à Shein, Kiabi et Sandro... "Le problème est systémique", concède Marie Nguyen dans La Croix ; "on se confronte à une immense opacité dès lors que l'on tente de tracer les modes de fabrication de nos vêtements à l'étranger", renchérit dans les mêmes pages Anne-Cécile Violland. En tout état de cause, les dérives de la fast-fashion, documentées depuis de nombreuses années, dépassent de loin le cas, certes emblématique, de Shein. Et si les critiques envers le géant chinois sont plus que légitimes, elles ne doivent pas servir d’écran de fumée pour le reste de la filière.