Sous l’eau aussi, les canicules laissent des traces. Cet été, la Méditerranée a une nouvelle fois enregistré des températures exceptionnellement élevées, avec des écarts atteignant localement près de 6 °C au-dessus des moyennes saisonnières mi-août, selon les données du service européen Copernicus. Un réchauffement qui ne se traduit pas toujours par des images spectaculaires, mais dont les effets sur la faune peuvent être considérables.
Début juillet, l’Ifremer alertait ainsi sur une possible "hécatombe invisible sous l’eau", notamment chez les jeunes poissons, les crustacés et les coquillages. Leur petite taille et leur décomposition rapide rendent en effet une partie de ces mortalités presque impossible à observer, expliquait Nathaniel Bensoussan, chercheur au Laboratoire d’océanographie physique et spatiale, lors d’une conférence de presse de l’institut.
Quand l’eau chaude devient un piège
Quelques degrés supplémentaires peuvent suffire à bouleverser profondément les conditions de vie sous-marines. Les poissons étant des animaux à sang froid, leur température corporelle dépend directement de celle du milieu dans lequel ils évoluent. Lorsque l’eau se réchauffe, leur métabolisme s’accélère. Ils ont alors besoin de davantage d’énergie, de nourriture et d’oxygène pour assurer leurs fonctions vitales.
Or c’est précisément à ce moment-là que l’environnement devient moins favorable. Une eau chaude contient moins d’oxygène dissous, tandis que le réchauffement limite le brassage entre les couches superficielles et profondes de l’océan, réduisant encore leur réoxygénation, rappelle l’Ifremer.
Dans les milieux peu profonds ou semi-fermés, comme les lagunes méditerranéennes, ce déséquilibre peut être particulièrement rapide. L’étang de Thau a par exemple atteint 29 °C à plusieurs reprises cet été. Une température déjà largement supérieure au seuil toléré par certaines espèces. "Au-delà de 27,5 °C, ce sont des conditions létales pour les moules", expliquait le 23 août à France 3 Occitanie Valérie Derolez, chercheuse en écologie côtière au laboratoire Marbec de l’Ifremer.
À cette baisse de l’oxygène peuvent s’ajouter d’autres pressions, notamment une augmentation de la salinité dans certaines lagunes ou le développement de micro-organismes favorisés par la chaleur. Autant de facteurs qui peuvent transformer un épisode caniculaire en véritable crise écologique locale.
Des écosystèmes qui se recomposent
Tous les animaux ne meurent toutefois pas lorsqu’une vague de chaleur survient. Certains se déplacent vers des eaux plus fraîches, d’autres voient leur croissance ou leur reproduction perturbées. Peu à peu, c’est donc la composition même des écosystèmes qui évolue.
L’Ifremer observe déjà un déplacement vers le nord de certaines populations et une progression des espèces appréciant les eaux chaudes au détriment de celles adaptées aux températures plus fraîches. Ce phénomène de "tropicalisation" a notamment été documenté en Manche, en mer Celtique ou en mer du Nord.
Mais la transformation va bien au-delà des poissons. Les canicules marines affectent également les coraux, les gorgones, le phytoplancton et les herbiers qui servent de refuge ou de nourriture à de nombreuses espèces. Dans les lagunes méditerranéennes, les chercheurs observent par exemple que certaines plantes marines plus résistantes à la chaleur pourraient gagner du terrain sur d’autres.
Un remplacement qui n’est pas neutre. Toutes les plantes n’offrent pas les mêmes habitats au même moment de l’année. Une modification des herbiers peut donc priver les jeunes poissons de zones où se cacher et se nourrir, puis se répercuter sur leurs prédateurs. La mer ne devient ainsi pas simplement plus chaude : c’est tout son fonctionnement qui se transforme.
Des effets à retardement
Les conséquences d’une canicule marine ne s’arrêtent d’ailleurs pas avec le retour de températures plus normales. Une mortalité importante de larves ou de juvéniles peut ne devenir visible que plusieurs années plus tard, lorsque les générations concernées devraient normalement rejoindre les populations adultes.
D’autres effets s’inscrivent déjà dans le temps long. En Méditerranée française, des travaux de l’Ifremer publiés en 2022 faisaient état d’une diminution marquée de la taille et du poids des sardines au cours de la décennie précédente, leur longueur moyenne étant passée de 15 à 11 centimètres. Le phénomène était notamment associé à une alimentation moins riche et à une modification du plancton disponible.
À l’échelle mondiale, les projections sont également préoccupantes. Dans un scénario de fortes émissions de gaz à effet de serre, des travaux scientifiques cités par l’Ifremer estimaient que l’abondance moyenne des animaux marins pourrait diminuer d’environ 20 % d’ici la fin du siècle, avec des pertes beaucoup plus importantes dans certaines régions.
Ces bouleversements concernent directement les activités humaines. Lorsque les poissons changent d’aire de répartition, diminuent en taille ou deviennent moins abondants, les zones de pêche et la nature des captures évoluent elles aussi. Certaines ressources traditionnelles peuvent ainsi décliner tandis que d’autres espèces apparaissent plus au nord.
"On entre dans un monde inconnu", résumait début juillet Nathaniel Bensoussan sur France Inter. Si les scientifiques comprennent de mieux en mieux les mécanismes à l’œuvre, les effets cumulés de canicules marines plus fréquentes et plus intenses restent encore difficiles à anticiper. Une incertitude qui vient s’ajouter à une certitude : pour une partie de la faune marine, quelques degrés supplémentaires peuvent déjà suffire à faire basculer tout un écosystème.