Le mammouth laineux a disparu de la Terre il y a 4 000 ans.
© Beth Zaiken/Centre for Palaeogenetics/AFP
Biodiversité

Faire revivre des espèces disparues : bonne ou mauvaise nouvelle ?

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Face à l'effondrement de la biodiversité, certains scientifiques misent sur les progrès de la génétique pour redonner vie à des animaux éteints il y a plusieurs milliers d’années. Comment s’y prennent-ils ? Quelles conséquences pourraient avoir ces projets de réintroduction sur nos écosystèmes actuels ? Eclairage avec Lionel Cavin, paléoichtyologue, conservateur au Muséum d’histoire naturelle de Genève, et co-auteur de "Faire revivre des espèces disparues ?"

"La sixième extinction de masse est en cours", martèlent les scientifiques depuis plusieurs années. En janvier 2022, une étude, réalisée par une équipe de recherche internationale et publiée dans Biological Reviews, estimait que 7,5 à 13 % des espèces animales et végétales auraient disparu dans le monde depuis l’an 1500. "Appliqué à l’ensemble des êtres vivants, ceci représente 150 000 à 260 000 espèces éteintes", note le Muséum d’histoire naturelle. Contrairement aux crises biologiques précédentes, liées à des catastrophes naturelles, ce phénomène serait provoqué pour la première fois par les activités humaines : surpêche, chasse, braconnage, déforestation, changements climatiques... 

Comment dès lors enrayer cette extinction ? Pour certains chercheurs, la solution se trouve du côté de la désextinction. L’idée ? Faire renaître des espèces disparues, il y a des centaines voire des milliers d’années, grâce aux progrès de la génétique. Ce scénario, qui rappelle celui du film Jurassic Park - dans lequel un paléontologue redonne vie à des dinosaures, pourra-t-il devenir un jour réalité ? La science et l’avenir le diront. En attendant, plusieurs projets de réintroduction voient le jour aux quatre coins du monde. Alors qu’aux Pays-Bas, des scientifiques tentent de ressusciter l’aurochs, d’autres cherchent à réanimer le mammouth laineux, disparu il y a 4 000 ans. Autant de tentatives qui soulèvent des questions techniques, écologiques mais aussi éthiques. Entretien avec Lionel Cavin, paléoichtyologue et conservateur au Muséum d’histoire naturelle de Genève, également co-auteur de Faire revivre des espèces disparues ? paru en 2022 aux éditions Favre

Avant de parler de désextinction, pouvez-vous nous expliquer quelles sont les principales raisons qui peuvent amener une espèce à disparaître ?  

"Faire revivre des espèces disparues ?", de Lionel Cavin et Nadir Alvarez.
© Editions Favre

L’extinction de masse est un phénomène naturel. D’une manière ou d’une autre, une espèce disparaît, soit parce qu’elle n’est plus adaptée à son environnement, soit parce qu’elle évolue et se transforme en une autre espèce. On peut également observer des extinctions de masse qui sont davantage liées à des phénomènes extraordinaires (impact de météorites, éruptions volcaniques...). On a notamment en tête la disparition des dinosaures. 

En quoi la sixième extinction de masse que l’on connait aujourd’hui diffère-t-elle des précédentes ? 

Cette extinction a lieu à cause de l’homme. Pour la première fois de l’histoire de la vie sur Terre, c’est une espèce elle-même qui est responsable de l’extinction d’un grand nombre d’espèces. Si ce phénomène s’accélère depuis le début du XXème siècle, il a commencé bien avant. Depuis que l’homme s’appelle "homo sapiens" et qu’il est sorti d’Afrique, on assiste à des extinctions. Lorsque l’homme est arrivé en Australie, il y a 50 000 ans, plus de la moitié de la mégafaune - c’est-à-dire les animaux qui pèsent plus de 40 kg (mammouths, rhinocéros laineux, grands cerfs...), a disparu par sa faute. Ce scénario s’est répété lorsqu’il s’est déplacé en Amérique du Nord puis en Amérique du Sud. 

Pour lutter contre cet effondrement, des projets de désextinction émergent depuis quelques années. De quoi s’agit-il concrètement ? 

L'objectif est de faire revenir à la vie une espèce disparue. L’idée n’est pas nouvelle. Dans les années 1920-1930, il y a déjà eu des tentatives de désextinction. On voulait notamment ressusciter des aurochs - les ancêtres des actuels bovins, en croisant plusieurs races de vaches modernes pour retrouver des caractéristiques de cette espèce éteinte. Ces expériences continuent encore aujourd’hui dans les Pays-Bas. 

Quelles sont les technologies possibles pour faire renaître des espèces disparues ? 

Il y a plusieurs options. Dans l’idéal, des scientifiques aimeraient retrouver un génome d’une espèce ancienne, le corriger puis le réinsérer dans un animal proche. Certains voudraient appliquer cette technique pour faire renaître le mammouth. Je suis assez dubitatif.

Si des espèces sont aujourd’hui très bien préservées dans le permafrost en Sibérie ou en Alaska, cela reste peu probable que l’on retrouve un génome suffisamment complet."

L’autre solution envisagée, c’est l’édition génétique. Cette fois-ci, on va prendre une espèce proche d’un animal éteint et modifier son génome de façon à ce que l’organisme ressemble à celui de l’espèce disparue. Par exemple, pour le tylacine, ce loup marsupial d’Australie qui s’est dissipé dans les années 1930, on connait à 90 % son génome sur la base des spécimens conservés dans les musées. L’idée serait de prendre un animal proche, comme une petite souris marsupiale, de modifier son génome pour que cette espèce donne naissance à des tylacines. Avec le mammouth, le même procédé pourrait être appliqué avec des éléphants d’Asie. Il s’agirait donc de créer des êtres vivants hybrides plutôt que des espèces "pures". 

La réintroduction de ce type d’espèces peut-elle permettre d’atténuer les effets du changement climatique, comme l’avance l’entreprise américaine Colossal avec son projet de résurrection du mammouth laineux ?  

Cela reste à discuter. Pour ces scientifiques, les mammouths pourraient permettre de maintenir le permafrost (ou pergélisol) gelé, notamment en aplatissant la neige. Ces sols, dont la température n’excède pas 0°C pendant au moins deux années, contiennent énormément de méthane. En fondant, ils libèrent ce gaz qui participe de manière importante au réchauffement climatique. L’objectif est donc de diminuer la fonte du permafrost, et d’empêcher le rejet de méthane.  

Et qu’en est-il de l’impact sur nos écosystèmes actuels ? Pourrait-on craindre la diffusion de pathogènes par ces nouveaux animaux ou la ré-apparition de virus ? 

Ce n’est pas une opération sans risque. Si on fait revenir l’espèce elle-même, on va quelque part perturber l’écosystème. Mais selon moi ce n’est pas le problème majeur. La question à se poser est celle-ci : pourquoi vouloir faire de la désextinction ?

Si l’idée est de créer des animaux de foire, cela a peu d’intérêt. En revanche, les projets de renaturation peuvent être utiles si l’objectif est de retrouver un équilibre écologique perdu, presque pré-humain, sans que cela entre en compétition avec la protection des environnements actuels. 

Aujourd’hui, tous les milieux terrestres ont été transformés sous l’effet des activités humaines. La mégafaune a disparu, soit 4 % de la biomasse des mammifères sauvages. D’autres espèces sont menacées comme le rhinocéros de Sumatra. La désextinction peut donc être une clé. Reste à savoir si nous sommes prêts à accepter le monde sauvage...  

Pour aller plus loin :  

Lauréat du "Premier film scientifique Ushuaïa TV" dans le cadre du festival Pariscience 2022, le documentaire Dé-extinction : un nouvel espoir ?, réalisé par Thomas Marie et Gaétan Mourral, dévoile les recherches en cours pour recréer des espèces disparues. Un tour d’horizon fouillé qui amène au passage à réinterroger notre rapport à la nature.  

Diffusé le 28 octobre dernier, le film est à revoir sur Ushuaïa TV le 8 novembre à 8h30, le 11 novembre à 23h35 et le 17 novembre à 8h20. 

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