La "cote d’alerte" : tel est le sous-titre, évocateur, du rapport sénatorial consacré à la gestion des déchets dans les Outre-mer. Présenté en 2023, le document soulignait l’ampleur du retard des DROM (départements et régions d'outre-mer) et des COM (collectivités d'outre-mer). L’enfouissement, pourtant lourd de conséquences environnementales, y représentait encore 67 % du traitement des déchets, contre 15 % en métropole. Dans les cinq DROM, la collecte sélective des emballages ménagers plafonnait à 14 kg par habitant et par an, contre 51,5 kg à l’échelle nationale, sur fond de sous-équipement en déchetteries.
Un retard aux causes profondes
Ce retard s’explique d’abord par des facteurs structurels : insularité, éloignement, surcoûts logistiques et absence d’économies d’échelle. Le rapport sénatorial soulignait également une prévention quasi inexistante, des filières de recyclage limitées par la taille des marchés et une présence très insuffisante des éco-organismes. Leurs objectifs de tri étant fixés au niveau national, ces derniers ont peu d’incitations à investir dans des territoires peu rentables.
La loi AGEC ("Anti-gaspillage et économie circulaire") de 2020 a certes renforcé les obligations des filières REP ("Responsabilité Élargie du Producteur") ultramarines. Celles-ci sont responsables du traitement des produits dont les fabricants doivent anticiper la fin de vie – emballages, papiers, meubles, piles, DEEE (déchets d’équipements électriques et électroniques)… Malgré cette évolution réglementaire, le bilan demeurait insuffisant en 2023 : les filières REP collectaient en moyenne 52 kg de déchets par habitant dans les Outre-mer, contre 160 kg en métropole.
Exemple évocateur de ces difficultés, les véhicules hors d’usage (VHU) constituent un autre fléau environnemental persistant dans les territoires ultramarins, avec un stock estimé à 60 000 unités. En net reflux en métropole, les dépôts sauvages et les décharges illégales à ciel ouvert continuent également d’empoisonner – au sens propre – les Outre-mer. Ils favorisent en effet la propagation de maladies comme la dengue, l’hépatite A, la fièvre typhoïde ou la leptospirose. À La Réunion, des contaminations au plomb issu de déchets ont provoqué des cas de plombémie et de saturnisme infantile, qui provoque des troubles neurologiques irréversibles. Les écosystèmes sont également durement touchés : de nombreuses mangroves sont étouffées sous les déchets.
Investissements publics et révisions réglementaires
Conscients de ce constat alarmant, les pouvoirs publics ont engagé des mesures correctrices. Destinés aux collectivités ultramarines pour 2024-2027, les nouveaux Contrats de convergence et de transformation (CCT) intègrent un soutien au financement d’infrastructures liées aux déchets. L’ADEME propose également des aides financières fléchées vers les "études et investissements structurants pour la gestion des déchets en Outre-mer et Corse".
Une révision du code de l’environnement d’avril 2024 contraint par ailleurs les éco-organismes actifs dans les Outre-mer à y déployer "un plan de prévention et de gestion des déchets permettant d’atteindre les mêmes performances de collecte et de traitement" que dans l’Hexagone. Jugeant les avancées insuffisantes sur ce dossier, le député de la Martinique Jiovanny William a déposé, fin 2025, une proposition de loi visant à mieux adapter la gestion des déchets relevant de la REP au contexte ultramarin.
Depuis le 1er janvier 2026, les pouvoirs publics ont aussi simplifié les pratiques de tri, en généralisant à tout le territoire français, y compris les Outre-mer, le dépôt des papiers et emballages dans le bac jaune. En mettant fin aux particularismes locaux, cette évolution réglementaire vise à faciliter le geste de tri. En Guadeloupe, 475 bornes de tri supplémentaires ont d’ailleurs été installées en 2024, entraînant une hausse de 7 % des volumes de collecte sélective de déchets.
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Soutiens associatifs et privés
Le tissu associatif ultramarin soutient ces actions pour un meilleur traitement des déchets, notamment les antennes locales de Zero Waste France, très présentes à la Réunion, en Martinique, en Polynésie française et en Nouvelle-Calédonie. Certaines associations se consacrent à la lutte contre la pollution marine, comme MerTerre ou Un geste pour la mer, d’autres à la valorisation du compostage, à l’instar de Yana Agroécologie et Les Citronelles en Guyane, ou du centre Ypiranga de Pastinha en Martinique.
Présent dans l’ensemble des DROM, le groupe Bernard Hayot (GBH) s’implique également sur ces sujets. L’entreprise affirme avoir réduit la production de déchets de ses filiales et généralisé le tri à la source. Pour leur traitement, le groupe privilégie des filières locales orientées vers le réemploi et les circuits courts. Les biodéchets sont systématiquement valorisés : GBH en traite 28 tonnes par an, pour une production de 47 000 litres de compost.
Au-delà de ces actions en interne, les enseignes ultramarines de GBH mènent régulièrement des campagnes de sensibilisation au tri et au recyclage auprès du grand public. Fondée en 1994 à l’initiative du groupe, l’association martiniquaise Entreprise Environnement fédère aujourd’hui une centaine d’entreprises engagées dans la sensibilisation à la protection de l’environnement et aux écogestes.
Une philosophie d’engagement défendue par Stéphane Hayot, Directeur Général du groupe, devant le Sénat en mai 2025 : "notre groupe est pleinement conscient de ses responsabilités sociétales. Grâce à nos filiales, nous multiplions les initiatives [...] notamment des actions environnementales comme la valorisation des déchets, l'évacuation des véhicules hors d'usage (VHU), ou encore le nettoyage des plages, à travers des associations que nous avons créées et que nous animons."
En Martinique, GBH est à l’origine de TDA-VHU, une association chargée d’organiser la collecte et le recyclage des véhicules hors d’usage. À la Réunion, ses filiales développent des actions de recyclage et de réemploi, combinant sensibilisation, structuration d’une filière de valorisation des DEEE et soutien aux associations locales. L'enjeu des prochaines années sera de transformer cet effort collectif en résultats concrets et durables, pour que l’ensemble des habitants de ces territoires puisse en apprécier les bienfaits.