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Engagement actionnarial : comment les investisseurs en font une stratégie long terme ?

L’engagement, pratiqué par une part croissante d’institutionnels et de gestionnaires d’actifs en France, s’inscrit dans un accompagnement qui se veut constructif sur la durée. Prenant position sur des enjeux Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance (ESG), il permet aux actionnaires d’influencer progressivement les pratiques de RSE des émetteurs, avec l’objectif d’améliorer leurs performances financières.

De l’activisme à l’engagement, des méthodes variées

Historiquement, l’activisme actionnarial dont les racines sont anglo-saxonnes, désigne le fait de demander un changement rapide de stratégie, de gouvernance ou de structure, le plus souvent publiquement et pour un profit à court terme. Cette approche est vécue comme hostile par les sociétés. La montée d’un activisme actionnarial agressif et spectaculaire alimente une certaine peur chez les émetteurs, faisant courir le risque d’une limitation du pouvoir des actionnaires par le régulateur. « Ces investisseurs sont peu nombreux, mais ils sont très vocaux. S’il leur arrive d’avoir raison sur le fond, leur mode de fonctionnement ne correspond pas à notre approche de long terme », décrit Inès de Dinechin, Présidente du Directoire d’Aviva Investors France. A contrario, "les activistes 'nouvelle' génération ont la volonté d’accompagner sur le long terme les entreprises dans leur transformation, en s’appuyant sur leurs dirigeants", poursuit-elle.

La palette des méthodes liées à l’activisme et à l’engagement est variée : sortie de l’investissement (exclusion) ; propositions de résolutions socialement responsables et de gouvernance ; votes lors des Assemblées Générales ; constitution de groupes de réflexion interentreprises, de coalitions d’investisseurs et de partenariats ; dialogue informel en coulisses, voire négociations avec le conseil d’administration, les comités spécialisés, les directions développement durable / RSE (etc.) ; lobbying et/ou campagnes de contestation publiques et médiatiques ; lancement des OPA (par l’acquisition d’une proportion de capital importante) ; recours judiciaires sous le mandat d’une association d’actionnaires. Les gestionnaires de fonds n’adoptent pas tous la même stratégie ; outre le contexte culturel et réglementaire, leurs choix dépendent fortement de la vision de leurs dirigeants, de l’horizon de temps visé et de leur mode de gestion, s’il est passif, indiciel ou dit actif.  

Ces dernières années, nous assistons et nous prenons part à une accélération dans la prise en compte des enjeux ESG de la part des investisseurs. Ils ont notamment des attentes de quantification des impacts et un degré d’exigence qu’ils n’avaient pas avant.

En France et en Europe, un contexte porteur

 

A la suite de différents scandales financiers et de la crise de 2007-2010, les investisseurs ont été poussés à être plus impliqués dans le suivi des activités des sociétés capitalisées. Le premier "Stewardship code", lancé au Royaume-Uni en 2010 a exigé des investisseurs institutionnels qu’ils soient transparents dans leurs processus d’investissement, qu’ils dialoguent avec les entreprises et votent aux AG. Il a ouvert la voie à d’autres codes de bonne conduite et de mobilisation dans le monde. "Ces dernières années, nous assistons et nous prenons part à une accélération dans la prise en compte des enjeux ESG de la part des investisseurs. Ils ont notamment des attentes de quantification des impacts et un degré d’exigence qu’ils n’avaient pas avant", poursuit Inès de Dinechin. "Le niveau d’engagement des investisseurs porte au-delà de critères purement financiers. En permettant une meilleure compréhension des business dans la durée, il conduit à davantage d’alignement entre l’Entreprise et ses investisseurs".

 

La Directive révisée « Droit des actionnaires » (SRD 2) qui va s’appliquer fin 2020, marque un nouveau tournant. Elle requiert des investisseurs institutionnels, gestionnaires d’actifs et conseillers en vote qu’ils rendent publique leur politique d’engagement et de vote annuellement. De plus, elle impose aux intermédiaires financiers de communiquer l’identité des actionnaires aux émetteurs qui le demandent. Ces derniers auront l’obligation de convoquer individuellement tous les actionnaires aux AG. "La directive va permettre d’améliorer le dialogue entre investisseurs et émetteurs, et c’est une excellente nouvelle !", se réjouit Annaïg Antoine, Responsable France des Principles for Responsible Investment (PRI).

 

Les adaptations à notre réglementation ont été apportées par la loi Pacte, puis via l’entrée en vigueur d’un décret, en novembre 2019. "Le plan d’action de la Commission Européenne sur la finance durable aura également un impact sur la pratique de l’engagement en clarifiant quelles sont les activités durables avec la Taxonomie, ou via le règlement Disclosure qui va compléter les obligations de transparence prévues par l’article 173 de la loi de Transition énergétique pour la croissance verte (TECV)", projette Annaïg Antoine.

 

Succès du vote, enjeu réputationnel et limites

 

En France, l’engouement des Sociétés de Gestion de Portefeuilles (SGP) pour l’engagement n’a jamais été aussi important. Il faut dire que les données récentes montrent l’impact positif de l’engagement actionnarial : "hausse des valeurs de marché", "performance comptable et extra-financière des entreprises visées [qui] tend à s’améliorer". L’Autorité des Marchés Financiers (AMF) joue un rôle prépondérant dans cette dynamique, en publiant régulièrement des recommandations pour améliorer le dialogue entre investisseurs et émetteurs, et en supervisant, avec l’Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution (ACPR), la façon dont les investisseurs rendent compte de leurs pratiques.

 

L’étude annuelle de l’Association française de la gestion financière (AFG) montre une mobilisation croissante de ses membres : près des deux-tiers des SGP ont augmenté́ leur participation aux AG, étendant progressivement leur périmètre de vote à de nouvelles zones géographiques. Cependant, des différences de pratiques persistent au sein de l’UE, traduisant des coûts élevés et des difficultés d’accès au vote, d’autant plus quand les AG ont lieu à l’étranger (barrières spécifiques à certains acteurs, réglementaires et techniques). Sur la saison dernière, l’un des exemples marquants est le cas de H&M.

 

"Au lendemain du scandale du Rana Plazza, H&M avait pris des engagements pour une révision des conditions de travail et de rémunération des fournisseurs, à l’horizon de 5 ans. Des ONG ont démontré que cela n’avait pas été respecté", retrace Aurélie Baudhuin, Directrice de la recherche ISR et Directrice générale déléguée de Meeschaert AM. Le réseau Shareholders For Change – représenté par Meeschaert AM et Fondazione Finanza Etica, a déposé une résolution pour inciter le conseil à intégrer dans la détermination de la rémunération variable des dirigeants, des critères sociaux liés à l’amélioration de la santé et la sécurité des fournisseurs, ainsi qu’à leur juste rétribution tout au long de la chaîne d’approvisionnement. « La résolution n’a pas été adoptée, la famille fondatrice détenant plus des deux tiers des droits de vote. Mais c’est un outil de sensibilisation et c’est une question d’enjeu réputationnel, donc le dialogue se poursuit », relève Aurélie Baudhuin. "Même s’il n’y a pas de seuil de détention de titres en Suède, le parcours administratif a été extrêmement complexe. C’est symptomatique des points de blocage que l’on rencontre dans l’engagement, de façon générale", conclut-elle.

 

Individuel ou collectif, des dialogues complémentaires

 

Si le dialogue en amont des AG est le moyen privilégié de favoriser les principes de bonne gouvernance (politique de rémunération des dirigeants, opérations sur capital, composition du conseil...), il est aussi de plus en plus utilisé pour des questions environnementales. Les sujets sociaux et sociétaux ont également une place importante dans la politique d’engagement de certains acteurs, dont Sycomore AM, par exemple. "Ils représentent un peu plus de la moitié des axes d’amélioration que nous avons soumis aux entreprises de notre univers en 2019", décrit Sara Carvalho de Oliveira, l’une de ses analystes ESG. « Ceci s’explique notamment par les expertises que nous avons développées au travers de nos fonds thématiques sur le capital humain (Sycomore Happy@Work) et la contribution sociétale des entreprises (Sycomore Shared Growth), qui impliquent un dialogue soutenu avec les entreprises sur ces sujets".

 

Certains SGP privilégient le dialogue individuel, comme La Financière de l’Échiquier, acteur précurseur de l’ISR. "Notre cœur de métier est le stock picking. Pour nous, cela passe par la rencontre directe avec 100% des entreprises dans lesquelles les fonds investissent et par la transmission d’axes de progrès précis, suivis dans le temps », décrit Sonia Fasolo, Gérante ISR. En 2018, LFDE a pris de nouveaux engagements, dont "l’instauration d’un Comité éthique afin de statuer sur les cas de controverses les plus sensibles et le vote systématique lors des assemblées générales", mentionne Sonia Fasolo.

 

Si une entreprise dans laquelle nous investissons ne communique pas de manière satisfaisante sur sa stratégie pour atténuer et s’adapter aux changements climatiques, nous n’approuvons pas les comptes ou les nominations au conseil d’administration.

 

La crédibilité de l’asset manager (AM) et la qualité d’écoute des émetteurs ne semblent pas proportionnelles à la part du capital détenu. "En 2018, notre département ISR a construit, avec l’ONG Amnesty International, un dialogue auprès de Renault", explique Cesare Vitali, Responsable ISR d’Ecofi Investissements. "La controverse portait sur les droits de l’Homme en République Démocratique du Congo, au sein des mines de cobalt utilisé pour les batteries des voitures électriques. Depuis, le constructeur s’est engagé dans une démarche de transparence et d’identification de la totalité de ses fournisseurs et d’audits sur le terrain". Une certaine réussite pour cet AM, que l’analyste tient cependant à modérer. En effet, un investisseur étant rarement le seul à pointer une problématique et à demander des comptes, il ne s’attribuera pas directement les progrès de l’entreprise, suite à un dialogue. La progression est permanente, avec des résultats à moyen et long terme.

 

"La question de la juste communication se pose. Elle est de plus en plus publique, on nous demande de donner des indicateurs sur notre engagement. Si cela s’avère plutôt positif, c’est aussi un point de vigilance. Le succès d’engagement réside aussi dans la relation de confiance bâtie avec la société", tempère Michael Herskovich, Responsable de la gouvernance chez BNP Paribas AM. Par sa taille importante, la filiale de gestion d’actifs de la plus grande banque française a une grande responsabilité, en particulier sur le changement climatique. "Si une entreprise dans laquelle nous investissons ne communique pas de manière satisfaisante sur sa stratégie pour atténuer et s’adapter aux changements climatiques, nous n’approuvons pas les comptes ou les nominations au conseil d’administration", précise l’analyste. Des pratiques généralement destinées aux AG des groupes basés aux Etats-Unis, qui pourraient prochainement être mises à mal.

 

Vers une limitation du pouvoir des actionnaires aux Etats-Unis ?

 

"Le lobbying contre le climat reste un angle mort de l’investissement responsable et il doit être pris extrêmement au sérieux", s’inquiète Annaïg Antoine des PRI. En effet, une régulation émanant de la U.S. Security and Exchange Commission, l’organisme fédéral de réglementation et de contrôle des marchés financiers, pourrait impacter la portée de l’engagement actionnarial dans le monde. La SEC a déposé des propositions qui, si elles étaient adoptées, affaibliraient la possibilité pour les investisseurs de déposer des résolutions et de voter sur les enjeux ESG. Plusieurs investisseurs institutionnels français et européens parmi lesquels la Caisse des Dépôts et des Consignations (CDC), l’Établissement de Retraite Additionnelle de la Fonction Publique (ERAFP), Aviva Investors, ou encore, Ecofi Investissements, ont signé une lettre rédigée par les PRI, pour demander le retrait de ces propositions.

 

Signal fort de ce début d’année, suite à la pression d’acteurs du secteur et de la société civile, le premier gérant d’actifs au monde, BlackRock a rejoint Climate Action 100+, la plus grande coalition internationale d’investisseurs, réunis pour demander aux entreprises cotées d’améliorer leur stratégie climat et carbone – environ 300 institutionnels pour 31 000 milliards de dollars d’actifs. BlackRock fait partie des 10 investisseurs américains pointés par l’étude de l'ONG ShareAction, en raison de leur faible taux de votes de résolutions sur le climat. Parallèlement, le rapport révèle le leadership des acteurs européens, nettement plus enclins à soutenir ce type de résolution (parmi lesquels le Britannique Aviva Investors, et les Français AXA IM et BNP AM).

 

 "Les sujets E&S sont quoiqu’il en soit très liés, c’est pourquoi seule une approche globale du développement durable, prenant en compte toutes les parties prenantes et non certaines au détriment d’autres, n’a de sens selon nous", souligne Sara Carvalho de Oliveira, analyste ESG de Sycomore AM. Les acteurs français de la finance responsable soutiennent de plus en plus le concept de "transition juste", partant du principe que la transition énergétique ne doit pas se faire aux détriments de critères sociaux.

 

 

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