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Tribune

Tribune : Et si nous nous inspirions de l’Afrique ?

De la situation nous connaissons déjà tous les paramètres. Instruits des rapports du GIEC et des alertes régulièrement lancées par des experts de toutes les disciplines liées à la préservation de la biodiversité et la lutte contre le réchauffement climatique, nous savons. Ce qui nous frappe déjà, sur l’ensemble du globe, ce qui nous menace, ce qu’il faut faire pour limiter la casse, les limites du modèle actuel de sur-consommation, quel habitant de quel pays participe le plus à la dégradation... De tout cela, on est au courant, chiffres et projections à l’appui. Mais nous ne faisons pas. Ou plutôt, pas assez. Par inconscience, par sidération, par déni, voire par cynisme ?

Dans le monde entier, des populations ont conscience de la nécessité d’agir. Des citoyens s’engagent. Qui dans une transformation, au quotidien, de ses propres comportements, qui dans l’associatif, dans des dé- marches collectives, dans la sensibilisation, qui dans les manifestations... De partout monte l’appel citoyen pour une société plus éco-responsable.

Dans les pays dits « riches », les entreprises ne sont pas en reste. Elles ont senti l’enjeu, pour elles, aussi bien à l’égard de leurs clients que de leur personnel, d’une lutte contre le réchauffement climatique et d’une diminution de leur impact sur la biodiversité : image, modernité, compétitivité. Les collectivités locales ont compris. Leurs administrés réclament des conditions de vie meilleures, un aménagement du territoire plus soutenable pour la planète. Elles s’engagent. Elles font de l’excellence climatique et de la préservation de la biodiversité un enjeu d’attractivité et de création d’emplois.

Le volontarisme de ces États « riches », lui, n’est pas au rendez-vous. Pourtant, principaux responsables de l’élévation de la température moyenne à la surface du globe, ils sont les premiers informés et ceux auxquels incombe le changement de cap, indispensable, si l’on veut faire face de façon solidaire à l’urgence climatique. Englués dans la dissonance entre leur court-termisme électoral et le long-terme des investissements et grandes mesures à engager pour faire face efficacement et solidairement à la situation, trop soucieux de ménager un électorat pourtant souvent très en avance sur eux, ils préfèrent les petits pas...

Pendant ce temps, de l’autre côté de la Méditerranée, un continent, l’Afrique, s’organise. Là, et singulièrement dans la région sahélienne, on ne se pose plus la question de la réalité du réchauffement climatique ni de son aspect crucial. On en a la preuve tous les jours. Dans le Maghreb, dans le Sahel, il ne fait plus de doute que les effets du modèle industriel consumériste de l’hémisphère nord ont des conséquences désastreuses pour le quotidien des générations actuelles et futures : désertification, écart grandissant entre saisons des pluies, précipitations plus rares mais plus intenses, vulnérabilité des cultures face à de nouveaux ravageurs, dégradation de la qualité de l’air, pollution des eaux, incendies, sécheresses, canicules... Dans des pays où le secteur rural demeure souvent l’un des plus dynamiques et pourvoyeur d’emplois, ces phénomènes provoquent drames, déplacements des populations, exodes et conflits. Ils sont même un facteur aggravant de la propagation du terrorisme.

Dans les rues de Ouagadougou, de Niamey ou de Cotonou, dans les campagnes du Burkina Faso, du Niger ou du Bénin, on ne veut pas moins qu’à Paris ou à Berlin le meilleur pour ses enfants, on n’attend pas moins de l’État qu’il permette l’émergence d’une classe moyenne à la vie confortable et sûre... Mais l’on sait que le modèle de « développement » occidental n’est plus viable. Alors on en réclame un différent. Comme les militants écologistes de l’hémisphère nord ! Or, ce nouveau modèle, plus sobre, plus juste, reposant sur l’être plutôt que l’avoir, conjuguant croissance non plus avec richesse en numéraire mais épanouissement du plus grand nombre, existe ! Il existe sur le Continent Africain, depuis des décennies. Dans toutes les parties de ce continent tellement hétérogène, les populations s’organisent solidairement de longue date. Par tradition, par empirisme, ou pour faire face à des situations de pénurie, elles mettent en place des systèmes solidaires d’économie circulaire, d’agro-écologie, d’agro-foresterie, de partage de l’énergie. Par génie, des jeunes et moins jeunes font faire des prouesses à la low-tech.

Par clairvoyance, des gouvernements lancent de grands plans de développement des énergies renouvelables, notamment l’éolien et le solaire et programment la sortie des énergies fossiles, bien conscients des effets de la pollution de l’air sur la santé publique. De toutes ces expériences, il est possible de tirer enseignement et canevas, pour inventer le nouveau modèle de développement durable, de long terme et socialement juste, réclamé par tant de militants écologistes dans le monde mais aussi sur ce continent africain, encore objet de toutes les convoitises. Investisseurs chinois, indiens, canadiens, américains et dans une moindre mesure, français s’y disputent la part du lion. Souvent sans que les populations locales ne voient l’ombre d’une création de valeur. Entre décolonisation, aide au développement, plans structurels d’ajustement et aujourd’hui le concept d’Afrique émergente, l’intervention des pays du Nord dans ce continent du Sud et le mythe d’un « modèle de développement » de l’hémisphère nord à rattraper par l’hémisphère sud a la peau dure. L’urgence climatique et les transformations qu’elle nous impose ne sonneraient-elles pas le moment de l’inversion du prisme ? Celui où nous, pays dits riches, prendrions exemple sur des pays dits « en développement » ? Le nouveau modèle existe. À nous de l’inventer

Audrey Pulvar - Fondatrice d’AfricanPattern

Retrouvez l'intégralité du deuxième numéro d'Investir Durable, le magazine de la finance durable.