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Finance

Finance durable : peut-on mettre l'investissement au chevet de la biodiversité ?

Selon la plateforme scientifique mondiale sur la biodiversité (IPBES), environ 1 million d'espèces animales et végétales sont aujourd'hui menacées d'extinction.
©KYTan/Shutterstock

Enjeu écologique et économique majeur, la question de la préservation de la biodiversité, et plus largement du capital naturel, apparaît de plus en plus régulièrement dans les méthodologies d'investissement des fonds responsables, même si des complexités subsistent notamment pour mesurer l'impact réel de ces décisions. Quatre spécialistes de l'ISR, Anne-Claire Abadie (Sycomore AM), Aurélie Baudhuin (Meeschaert AM), Sonia Fasolo (La Financière de l'Echiquier) et Robert-Alexandre Poujade (BNPP AM) répondent à quelques questions sur l'inclusion de cette thématique dans les critères d'analyse ESG. 

Qui ? 

 

Anne-Claire Abadie (A-C.A) - Gérante, spécialiste environnement chez Sycomore AM.

 

 

Aurélie Baudhuin (A.B) - Directrice générale déléguée de Meeschaert AM et Directrice de la recherche ISR chez Meeschaert AM.

 

 

Sonia Fasolo (S.F)  - Gérante ISR chez La Financière de l'Echiquier.

 

 

Robert-Alexandre Poujade (R-A.P) - Analyste ESG au sein du Sustainability Centre de BNP Paribas Asset Management.

 

 

Quel(s) fond(s) ? 

A.B : Les fonds MAM Transition Durable appréhendent la transition environnementale sous toutes ses formes : au-delà de l’enjeu du changement climatique, la préservation des ressources naturelles, notamment l’eau et la biodiversité, constitue l’un des axes de réflexion centraux dans l’évaluation des entreprises.

R-A.P : Nous appliquons des critères liés à l’environnement dans toutes nos stratégies. Avec près de 10 milliards d’euros d’encours, BNPP AM est aujourd’hui le leader mondial des solutions thématiques durables, grâce à sa large offre sur les thématiques environnementales avec par exemple les stratégies Aqua (qui a fêté ses 10 ans et qui représente près de quatre mds€ d’encours), Smart Food ou Green Bonds. BNPP AM vise à renforcer son offre avec de nouveaux produits innovants et a notamment lancé récemment le premier ETF Economie Circulaire (BNP Paribas Easy ECPI Circular Economy Leaders). Ces innovations s’inscrivent pleinement dans la volonté de BNPP AM d’intégrer la préservation de l’environnement dans ses solutions d’épargne et de délivrer, sur le long terme, des retours sur investissements durables à nos clients.

A-C.A : Le fonds Sycomore Eco Solutions investit dans les entreprises qui proposent, à travers leurs activités, des réponses claires à la transition énergétique et écologique et à la lutte contre le réchauffement climatique. Pour les cibler, Sycomore AM a construit une méthode d’analyse environnementale inédite, qui se fonde sur une approche holistique, physique et quantifiée, à travers un indicateur clé : la Net Environmental Contribution (NEC).

S.F : De façon générale, la protection de la biodiversité est un critère que nous valorisons dans le pilier environnemental de notre note ESG, pour les entreprises qui déploient des politiques permettant de la préserver. Pour notre Fonds Echiquier Positive Impact Europe qui investit dans les entreprises apportant une contribution aux Objectifs de Développement Durable (ODD), nous analysons les initiatives concrètes que les entreprises prennent en faveur de la biodiversité. 

Comment cette thématique est-elle prise en compte dans la stratégie d’investissement ?

A-C.A : L’analyse environnementale qui guide la stratégie d’investissement de Sycomore Eco Solutions est structurée autour de cinq enjeux : le climat, la biodiversité, les déchets, l’eau et l’air. Ces enjeux se cartographient en fonction des types de polluants considérés. Au regard de la biodiversité, sont étudiés :

Enjeux Périmètre Gaz Liquides Solides
Biodiversité

-Usage des sols

-Dégradation des écosystèmes terrestres ou marins

-Diversité des espèces

-Déforestation

Gaz générant les pluies acides (SO2, SO3, NO, NO2, …), perturbateurs endocriniens, … Pesticides, substances eutrophisantes, perturbateurs endocriniens, … Déchets impactant les écosystèmes terrestres (biocides, engrais azotés, …) et marins (plastiques…)

R-A.P : Chez BNPP AM nous avons intégré le développement durable au cœur de notre stratégie d’investisseur. Nous avons ainsi fait de la préservation de l’environnement, au même titre que la transition énergétique et l’égalité d’accès à une croissance plus inclusive, notre feuille de route long terme.  Nous sommes en effet conscients des risques majeurs que constitue la fragilisation de notre planète par l’activité humaine sur les entreprises et les marchés dans lesquels nous sommes investis. Pour mesurer ces risques, nos équipes de recherche se sont lancées il y a déjà plusieurs années, dans la valorisation de l’ensemble des ressources naturelles renouvelables et non renouvelables : la faune, la flore, l’air, l’eau, les sols, les minéraux, permettant à l’humanité de subvenir à ses besoins alimentaires, sanitaires et énergétiques. C’est ce qu’on appelle le capital naturel. Nous appliquons des critères liés à la biodiversité dans la recherche et nous engageons sur ce thème avec les entreprises. Nous parlons de deux cas d’engagement sur le capital naturel et la déforestation dans notre rapport Sustainability 2018 à la page 28-29.

S.F : Dans le Fonds Echiquier Positive Impact Europe , nous mesurons au travers d'un score Impact le chiffre d'affaires généré avec des produits et services qui contribuent à l'atteinte des ODD mais aussi les initiatives prises par les entreprises en faveur de la vie marine (ODD 14) et la vie terrestre (ODD 15) au moyen de politiques de protection de la biodiversité ou d'une gestion responsable du plastique. 

A.B : La prise en compte de cette thématique se base sur une approche multiple :

  • La compréhension des risques pesant sur la biodiversité : quelles activités industrielles font un usage intensif des ressources naturelles, ou détruisent et polluent les écosystèmes avec leurs déchets ? Toutes ces questions sont au cœur de notre analyse des entreprises.
  • De manière très opérationnelle, l’identification des entreprises dont l’activité apporte une solution concrète aux enjeux de biodiversité.
  • En termes de développement,  la création d’indicateurs pour monitorer l’impact sur la biodiversité des entreprises. Après une Empreinte Eau et une Empreinte Alimentation, nous sommes en train de concevoir une Empreinte en lien avec la biodiversité, afin de montrer de façon très concrète et chiffrée, en quoi certaines entreprises présentes dans le portefeuille apportent une contribution positive à ces enjeux.

Quels sont les impacts recherchés ? Via quels indicateurs sont-ils mesurés ? 

S.F : Il existe encore peu d'indicateurs pour mesurer les risques et opportunités liés à la biodiversité. Les mesures prises pour préserver ou restaurer la biodiversité font partie des informations que les entreprises sont invitées à fournir dans la déclaration de performance extra-financière. Nous devrions donc à l'avenir avoir accès à plus d'informations. On parle d'informations plus que d'indicateurs... On restera donc sur le terrain du qualitatif et il est peu probable que des "indicateurs" quantitatifs mesurables à l'échelle d'un portefeuille émergent. 

A.B : Meeschaert AM développe également, en parallèle, un outil de pilotage destiné à mesurer aussi bien les risques que les opportunités en matière de préservation des ressources naturelles. Concernant les opportunités, il s’agit de sélectionner les indicateurs les plus pertinents pour chaque activité : la gestion des déchets alimentaires et les pratiques agricoles résilientes dans l’agroalimentaire; le taux de rendement moyen des réseaux et la qualité de l’eau traitée dans la gestion de l’eau portable. D’autres indicateurs, en réflexion, portent par exemple sur la consommation de ressources naturelles évitée, grâce au recyclage et à l’économie circulaire (à l’instar des émissions de CO2 évitées). Au niveau transversal, l’indicateur en cours de développement par la CDC Biodiversité, le « Global Biodiversity Score TM », est très prometteur.

A-C.A : Les impacts recherchés ont deux objectifs distincts : d’une part, ne pas endommager les écosystèmes existants, autrement dit participer à leur préservation et d’autre part, proactivement réhabiliter la biodiversité détériorée, ce qui s’inscrit sur un horizon temporel plus long. L’indicateur NEC se décline par référentiel de chaîne de valeur – par exemple, l’alimentation, le transport, l’énergie, etc. – dans lesquels l’enjeu de biodiversité a plus ou moins de poids, en fonction des interactions (entre les activités économiques considérées et l’environnement) tout au long de la chaîne de valeur. Les impacts de ces activités sur la biodiversité sont mesurés soit à partir d’indicateurs spécifiques, tels que le nombre d’espèces menacées par unité de production (par kWH par exemple dans le cas de l’électricité), soit au travers de labels qui en tiennent compte dans leur cahier des charges (par exemple dans la certification FSC. 

R-A.P : Le capital naturel et l’activité économique sont étroitement liés et si nous exploitons exagérément les ressources ou provoquons des dommages environnementaux, nous détruisons notre capital naturel et faisons peser une menace sur l’économie. Il est donc nécessaire pour nous de mesurer l’impact de nos investissements et d’intégrer la préservation de l’environnement dans nos solutions d’épargne. Pour cela, nous avons réalisé dès 2017 une évaluation du capital naturel dans nos portefeuilles sur la base du travail réalisé par la Natural Capital Coalition avec qui nous collaborons. Ces travaux nous permettent de progresser dans notre politique d’engagement en faveur de la protection de l’environnement avec les entreprises dans lesquelles nous investissons l’épargne que nous confient nos clients, les incitant à trouver les solutions les plus efficaces pour préserver notre planète.

De la même manière que nous publions l’empreinte carbone de nos portefeuilles (exemple ci-joint du rapport empreint carbone de BNP Paribas Aqua), à l’avenir nous serons en mesure de calculer une empreinte eau et une empreinte forêt, un pas de plus vers davantage de transparence, qui conduira les entreprises à réduire leur impact sur la biodiversité. Nous cherchons à sensibiliser les entreprises sur le sujet pour qu’elles le prennent mieux en compte dans leurs opérations. Le souci avec la biodiversité est la difficulté à avoir des critères quantifiables. Nous collaborons au sein de CDC Biodiversité B4B+ Club pour élaborer des indicateurs de performance en matière de biodiversité pour certains secteurs économiques (tels que l’agriculture) et, par conséquent, pour les portefeuilles des parties prenantes du secteur bancaire qui les soutiennent.

À plus ou moins grande échelle, toute activité industrielle ou commerciale a un effet négatif sur ce qu’on appelle le capital naturel qui inclut la biodiversité.

Quelles sont les difficultés liées à l’inclusion de cette thématique dans les pratiques de gestion ? Est-il selon vous possible d'exercer un impact positif réel sur la biodiversité dans l’univers du côté, ou doit-on seulement chercher à "limiter les effets négatifs" ?

A.B : Les difficultés portent sur la collecte des données auprès des entreprises et à leur contextualisation en fonction des risques pesant sur la biodiversité par zone géographique : il s’agit de croiser les enjeux locaux avec les territoires d’implantation des entreprises. Nous avons constitué un univers d’entreprises qui apportent des solutions concrètes pour préserver la biodiversité, en déclinant cet enjeu sous plusieurs thématiques : la réduction de la consommation de matières premières par l’écoconception des produits, l’économie circulaire et le recyclage des déchets.

Voici une illustration de notre approche, appliquée à un enjeu majeur : la lutte contre la pollution de l’écosystème par la prolifération de déchets plastiques. Les déchets plastiques dans les mers engendrent une contamination de l’eau qui atteint aussi les animaux marins, au point que 99 % d’entre eux auront ingéré du plastique d’ici 2050. L’activité de Tomra Systems - leader mondial des solutions de collecte et de tri - a permis de récupérer 38 milliards de bouteilles en 2017 (soit 2,5 % des bouteilles vendues en 2017).

Pour avoir une démarche cohérente et globale, le partage d’une partie des frais de gestion auprès d’organismes très engagés dans la préservation de la biodiversité permet d’avoir un "impact au carré" :

  • Le Fonds de dotation pour la Biodiversité : sa mission est de préserver le vivant sous toutes ses formes. Parmi ses actions, "Save your Logo" auprès des entreprises dont le logo représente un animal ou un végétal dont l’espèce est menacée, les Atlas de la biodiversité communale ayant permis de réaliser 120 inventaires de la biodiversité locale, et "SOS Fournisseurs" dont l’objectif était de restaurer les services écosystémiques (pollinisation, captation du carbone, filtration de l’eau, etc.).
  • La Fondation GoodPlanet : elle accompagne notamment les agriculteurs dans leur transition d’une agriculture très consommatrice d’intrants (engrais, pesticides, eau, carburant, énergie) vers une agriculture régénératrice des sols, économe en énergie, intrants et eau, qui protège la biodiversité et diversifie ses productions et revenus.

A-C.A : Il est vrai que la biodiversité est davantage porteuse de risques que d’opportunités. Notre analyse tend donc plutôt à écarter les activités aux impacts négatifs, au travers d’exclusions (à l’instar de l’utilisation de pesticides qui menacent les abeilles, etc.). Il n’existe qu’un nombre très limité d’entreprises qui ont un impact positif sur cet enjeu, en particulier dans l’univers côté, d’autant qu’il s’agit bien souvent de sujets avec une portée locale. In fine, l’intégration de la biodiversité en tant que composante de la NEC constitue un garde-fou dans notre approche, notamment pour éviter les externalités négatives.

S.F : Le sujet de la mesure est essentiel pour l'inclusion de cette thématique. Il est en effet plus "facile" d'investir dans des entreprises qui gèrent bien ce risque et/ou qui mettent en œuvre des politiques permettant de limiter leur impact négatif sur la biodiversité. Certaines adoptent des mesures concrètes pour tenter d'avoir un impact positif, comme par exemple Svenska Cellulosa, mais il est difficile de trouver des sociétés cotées dont les produits et services ont un impact positif direct sur la biodiversité. 

R-A.P : À plus ou moins grande échelle, toute activité industrielle ou commerciale a un effet négatif sur ce qu’on appelle le capital naturel qui inclut la biodiversité. Cette thématique fait partie de l’engagement avec les entreprises des différents secteurs. Lors de nos analyses et revues sectorielles nous avons inclus des éléments de biodiversité dans nos évaluations des secteurs minier, financier, chimie et de consommation.  

Chaque année, la Nature fournit à l’économie mondiale l’équivalent de 125 000 milliards de dollars de services.

Est-il à terme envisageable - voire souhaitable - d'intégrer la préservation de la biodiversité, et plus largement du capital naturel, à la comptabilité des entreprises ? 

S.F : Les services écosystémiques ont une valeur très élevée. Chaque année, la Nature fournit à l’économie mondiale l’équivalent de 125 000 milliards de dollars de services (eau potable, pollinisation, absorption de CO2…). Les prendre en compte dans la comptabilité des entreprises permettrait de donner un prix à ces "services", ce qui pourrait avoir comme principale vertu d’inciter à une plus grande sobriété et de mieux comprendre les éventuelles dépendances à des ressources qui se raréfient. 

R-A.P : Il est envisageable et souhaitable d’intégrer ces éléments dans la comptabilité des entreprises. Certaines l’appliquent déjà, telles BASF qui utilise le cadre de TIMM de PwC et des techniques et un processus alignés avec le Protocole sur le capital naturel et social. Ce serait surtout souhaitable que des normes internationales soient applicables au même titre que des normes comptables.

A-C.A : Cela est envisageable et tout à fait souhaitable, en effet. S’il existe déjà certains mécanismes permettant de  quantifier la valeur économique des externalités ou de l’utilisation des ressources naturelles, les prix établis à l’heure actuelle sont loin d’être le reflet fidèle de leur valeur réelle. Pour aller dans ce sens, une première étape serait d’exiger que les entreprises cartographient et mesurent de manière plus fine leurs interactions avec les ressources naturelles (en quantité et qualité d’intrants, rejets et pollutions).

Avez-vous en tête quelques exemples de valeurs aux initiatives remarquables sur ce sujet ? 

R-A.P : Nous ne pouvons pas citer des compagnies qui excellent dans ce domaine, mais en plus de la collaboration mentionnée ci-dessus, nous pouvons citer des initiatives auxquelles nous participons. Nous sommes engagés dans la chaîne de valeur bovine et soja au sein du groupe de travail des investisseurs PRI-Ceres ; BNPP AM est signataire de la déclaration sur les attentes du groupe de travail des investisseurs PRI sur une huile de palme durable ainsi que du manifeste de Cerrado. BNPP AM est membre du groupe de conseil technique de la société zoologique de Londres, SPOTT Timber, Pulp and Paper. SPOTT évalue 50 producteurs de bois et de pâte sur la divulgation publique de leurs politiques, opérations et engagements concernant les meilleures pratiques environnementales, sociales et de gouvernance (ESG). Nous avons aussi contribué à un rapport du WWF "Into the Wild: Integrating nature into investment strategies". 

S.F : Je citerais SCA, premier exploitant privé de forêts en Suède. Sa gestion durable implique de laisser à l’état sauvage 8 % de sa surface productive, qui constitue des zones de haute valeur écologique. Pour chaque arbre abattu, SCA en replante au moins deux. Le groupe dispose aussi de la plus vaste pépinière du monde qui produit plus de 100 millions de plantules par an. Des pratiques nécessaires puisque les forêts abritent plus de 80 % des espèces animale et végétales de la planète.

*Cf la dernière tribune de Sonia Fasolo sur ce thème.

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