Tancrède Neveu, Directeur délégué de Plantons Pour L'Avenir.
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"Faire le procès des forestiers est injuste et révèle du manque de connaissances des réalités des enjeux des forêts françaises"

En intégrant le changement climatique à leurs missions, les forestiers ont une mission à la fois de gestion de l’activité économique du bois et de la défense de la biodiversité des forêts. Tancrède Neveu, responsable du programme Plantons Pour l’Avenir, explique les différents aspects de ce métier encore méconnu en France.

Les forêts françaises sont à la fois un élément essentiel pour la régulation du climat et une source importante d’activité. Acteur principal de leur gestion, le forestier cherche notamment à lier les enjeux économiques de la forêt et ceux du changement climatique et de la recherche. ID a rencontré Tancrède Neveu, Directeur délégué du fonds de dotation Plantons pour l’Avenir, pour expliquer le rôle des forestiers pour une gestion pérenne des forêts métropolitaines.

Le métier de forestier reste assez mal connu grand public, en quoi consiste-t-il ?

Ce sont des métiers assez variés, qui ne se résument pas aux seules fonctions de "garde forestier" et de "bucheron". On retrouve en amont tous les métiers qui nécessitent un travail en forêt : les ouvriers de sylviculture qui effectuent les travaux d’entretien, de plantation et d’élagage. Ensuite, il y a les métiers plus spécialisés dans l’exploitation forestière, notamment les bucherons et les débardeurs, ainsi, que tout un panel de métiers d'encadrement : chef de chantier, logisticien, acheteur de bois et le conseiller ou gestionnaire forestier. 

Ce dernier accompagne le propriétaire des parcelles dans ses choix de gestion, avec une approche essentiellement patrimoniale. Il intervient également sur des missions d’estimation et de cartographie des propriétés forestières, notamment pour établir les documents de gestion durable et accompagner le propriétaire dans une démarche de certification. 

En aval, on trouve les métiers du transport et de la transformation du bois, de la scierie aux entreprises de mise en œuvre et de distribution des produits à base de bois. Les activités liées à la forêt sont donc assez variées et représentent une économie importante de 400 000 emplois sur le territoire français.

Le cœur du métier est donc la production de bois ?

Pas uniquement. Même si l’essentiel des revenus est lié à l’exploitation du bois, il y a également d’autres activité comme l’accueil du public et les loisirs en forêt, la chasse ou tout simplement des fonctions de protection. Toutes les forêts n’ont pas vocation à produire du bois. Le travail du forestier consiste à respecter l’équilibre entre les fonctions environnementales, sociales et économiques de nos massifs forestiers. Certains massifs sont situés dans des territoires où il est plus facile de mobiliser du bois grâce à des infrastructures et à la présence d’entreprises qui sont consommatrices de cette ressource. 

D’autres massifs sont soit plus difficiles d’accès ou ont pour vocation première de protéger les sols contre l’érosion (zone de montagne ou cordon dunaire), ou de préserver un habitat naturel ou un espace architectural remarquable ou encore d’accueillir le public (forêts périurbaines).  C’est cette variété d’objectifs qui fait le travail du gestionnaire forestier. 

La coupe d’un arbre est souvent mal comprise par le grand public et génère beaucoup d’exagérations, parfois alimentés par des relais médiatiques poussant la caricature."

Les arbres restent des végétaux très appréciés, notamment dans le contexte du dérèglement climatique. Est-ce que vous vous sentez souvent caricaturés dans ce métier du bois ?

Aujourd’hui, on voit effectivement, de plus en plus de manifestations contre l’exploitation forestière avec parfois des débordements irrationnels (sabotage de matériels, incendies criminels, arrachage d’arbres plantés…). La coupe d’un arbre est souvent mal comprise par le grand public et génère beaucoup d’exagérations, parfois alimentés par des relais médiatiques poussant la caricature. Le bois est reconnu comme un matériau d’avenir avec beaucoup de vertus : esthétique, isolant, stockant du carbone... Mais les actes de gestion forestière, notamment la récolte des arbres, sont méconnus voire mal compris du grand public. C’est un vrai paradoxe.

Quelle est la première caricature que vous souhaiteriez clarifier sur ce métier ?

Je pense que la différence entre le grand public et le forestier, c’est que le premier s’attache avant tout à l’arbre, tandis que le forestier lui aime la forêt, qu’il perçoit comme une communauté d’arbres. C’est cette perception qui permet au forestier de travailler dans l’intérêt d’une forêt, notamment en appréciant dans l’espace et dans le temps, les interventions sylvicoles à réaliser. Ce sont par exemple les coupes d’amélioration (éclaircies) pour favoriser le développement des arbres les mieux adaptés aux conditions du sol et du climat, mais aussi à la demande en bois des industries locales. 

Je pense également qu’une partie du grand public perçoit les forêts comme le dernier espace naturel qu’il faut préserver de toute intervention humaine. Or nos forêts métropolitaines ont toutes été façonnées par l’Homme depuis des siècles. Il n’y a plus de forêt "primaire" sur notre territoire (la forêt de Białowieża, située en Pologne est âgée de cent mille ans, c’est la plus vieille forêt d’Europe et la dernière du continent dite  "primaire"). Il faut réapprendre cette histoire qui nous lie à nos espaces forestiers, c’est un préalable à la compréhension de la gestion passée et future de nos forêts.

Est-ce que la main du forestier aujourd’hui parvient à la fois à tirer quelque chose de la forêt mais aussi à lui rendre ?

L’élément essentiel qu’il ne faut pas oublier dans notre domaine, c’est la notion du temps. La forêt se fait sur le temps long. Les forêts dont nous héritons sont issues d’une gestion engagée depuis plus d’une centaine d’années pour certaines, et depuis plusieurs décennies pour les plus récentes. 

Aujourd’hui, avec le changement climatique et les nouvelles connaissances en matière d’écologie, les forestiers font évoluer leurs pratiques. Ils doivent cependant gérer certaines parcelles qui ont été conduites jusqu’alors dans des conditions économiques, environnementales et sociales, bien différentes d’aujourd’hui. Ce sont ces notions qu’il est nécessaire de comprendre pour bien saisir l’enjeu de la gestion forestière. Par exemple, les manifestations dans le Morvan contre des récoltes de Douglas illustrent bien ce manque de compréhension.

Ces mouvements nés d’une réaction à un changement brutal du paysage ne mettent pas en perspective l’origine de ces peuplements forestiers liés à l’exode rural, la déprise agricole ou à l’abandon du régime du taillis (pour la production de bois de chauffage) et qui arrivent "à maturité économique" un peu tous au même moment. Ils oublient également de mettre en perspective que cette ressource de Douglas, qui, à l’échelle nationale représente moins de 3% de la surface forestière, permet de produire 17% des sciages du pays. C’est une formidable opportunité pour une industrie locale qui a su investir pour la transformer et en faire un des piliers de la construction bois, en plein développement. 

Ce type de forêt représente aujourd’hui une opportunité pour notre transition économique avec la relocalisation d’une industrie biosourcée. Faisons confiance aux gestionnaires forestiers qui sauront les gérer à l’avenir en prenant en compte les nouveaux enjeux environnementaux et sociaux.

Pourtant il y a des termes qui font parfois mal aux oreilles et qui créent du conflit :  si je vous dis "coupes rases" qu'est-ce que vous entendez ?

Il s’agit avant tout d’un acte de récolte faisant partie d’un cycle de gestion durable de la forêt. C’est un terme très forestier et je comprends que cela puisse être assez mal compris du public, qui peut faire des amalgames avec des opérations de défrichement de la forêt, notamment en observant ce qui se passe dans les zones intertropicales. La coupe rase désigne la dernière étape d’une récolte en une seule fois du peuplement arrivé à  "maturité économique". Ce type de récolte correspond principalement en France, aux coupes de taillis (peuplements issus de repousses des souches, destinés à la production de bois de chauffage et récoltés tous les 25 à 50 ans), et aux coupes de futaies régulières de résineux et de peupliers (peuplements issus de plantations, destinés à la production de bois d’œuvre et récoltés tous les 15 à 80 ans).

Ce type de gestion, amenant à une coupe rase tous les 15 à 80 ans, se pratique sur moins de 20% des peuplements forestiers métropolitains et représente plus de 70% du bois prélevé pour approvisionner nos scieries et nos industries. Les interdire, c’est menacer toute une économie locale et une filière nationale.  

Il est à noter également que les espaces forestiers faisant l’objet de ce type de récolte, sont reboisés dans le respect de la législation forestière. A cause du réchauffement climatique, il faut également s’attendre à une augmentation de ce type de récolte, notamment sur des taillis issus de vieux essouchements. C’est dans ce cas un préalable à l’installation de nouveaux peuplements forestiers, mieux adaptés aux conditions climatiques changeantes. 

Aujourd’hui, est-ce que le bilan global de l’action forestière contemporaine est positif d’un point de vue écologique ?

Le bilan écologique sur la biodiversité des forêts est globalement positif en France, comme le montre la sixième édition des Indicateurs de Gestion Durable (IGD) de l’Institut National de l’Information Géographique et Forestière (IGN/IFN) Évidemment on trouvera toujours une parcelle sur laquelle il y a eu une intervention pas assez précautionneuse a impacté la biodiversité. Cependant les techniques de gestion forestière et les matériels forestiers ont considérablement évolués et évolueront encore, pour mieux prendre en compte les enjeux écologiques.

Faire le procès des forestiers est injuste et révèle du manque de connaissances et des réalités des enjeux des forêts françaises.  Dit-on suffisamment, par exemple, qu’au-delà du changement climatique, l’autre grande menace sur la biodiversité des forêts est la surpopulation des cervidés ? Dit-on suffisamment, qu’alors qu’il est plus que nécessaire de relocaliser nos productions, nous importons toujours plus pour nos usages, de la pâte à papier, des sciages résineux et la plupart de nos mobiliers en bois ?  

Nos forêts constituent une mosaïque de peuplements forestiers d’origine, d’âge et de gestion très variés."

Au lieu de poser l’ensemble des questions sur le rôle de nos espaces forestiers dans la transition de nos modèles sociaux-économiques, les médias focalisent bien souvent sur des considérations très techniques et parfois idéologiques, comme l’opposition entre une gestion régulière et plutôt monospécifique de nos forêts et une gestion irrégulière et mélangée. C’est un peu comme si le débat sur l’agriculture se résumait à l’opposition entre les productions de pleins champs et la permaculture. Et c’est ainsi que certains prêchent à l’adoption d’un modèle unique de gestion forestière, la futaie irrégulière mélangée à couvert continue, en  "excommuniant" le modèle dit "productiviste", alors même qu’il n’est pratiqué que sur à peine 1/5ème de nos superficies forestières. Cette vision manichéenne de la gestion de nos forêts, n’apporte aucune réponse aux enjeux qui nous attendent.

Nos forêts sont plurielles et appartiennent pour les ¾ à une multitude de propriétaires privés aux intentions très variées, quant à leur patrimoine forestier. Nos forêts constituent une mosaïque de peuplements forestiers d’origine, d’âge et de gestion très variés. Cette diversité est un atout majeur pour que nos forêts puissent à la fois s’adapter au changement climatique et participer plus activement au développement et à la relocalisation d’une filière économique liée à ce remarquable matériau renouvelable qu’est le bois. 

En résumé, quelles sont donc les principales actions positives des forestiers ?

Les conseiller(e)s et gestionnaires forestiers ont chacun(e) une culture et une sensibilité particulières lié au territoire sur lequel ils-elles opèrent. Un forestier landais ne travaillera pas de la même manière qu’un forestier de la région PACA, car ils opèrent dans des environnements écologiques, sociaux et économiques très différents en devant promouvoir les trois fonctions de la forêt selon ces réalités locales. Leurs actions sont donc multiples, ils doivent garantir la santé et la pérennité des écosystèmes forestiers, tout en assurant la production et la mobilisation du bois dont les entreprises et les industries de nos territoires ont besoin, ainsi que les usages récréatifs.

Tous les forestiers sont donc non seulement concernés par le changement climatique, mais ils sont aussi des acteurs essentiels de ce combat."

Enfin, n’oublions que les forestiers, par leurs actes de gestion et de renouvellement, accompagnent les forêts dans leur rôle majeur de captation de CO2. Les forêts du monde représentent le deuxième puits de carbone après les océans ! En France, les forêts et les produits bois (qui séquestrent le carbone tout au long de leur vie) permettent de capter 20 % de nos émissions de CO2. 

Tous les forestiers sont donc non seulement concernés par le changement climatique, mais ils sont aussi des acteurs essentiels de ce combat. Ils apprennent et se forment pour aider nos forêts à s’adapter plus vite à ces changements C’est le grand défi qui les attend. La recherche et l’innovation doivent s’accélérer dans ce domaine. Il faut continuer à tester de nouvelles pratiques forestières et s’assurer de la disponibilité de ressources génétiques sélectionnées et plus variées, pour accompagner la migration climatique des espèces forestières en difficulté. Il en va de l’avenir de nos forêts françaises.

En partenariat avec le Comité National pour le Développement du Bois.

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