L'un des poids lourds des stations de ski des Alpes, le domaine de Tignes, s'apprête à changer de modèle économique pour se préparer au réchauffement climatique, qui rabote à grande vitesse son glacier de la Grande-Motte.
Dès lundi, la station savoyarde, profitant de l'arrivée à terme d'un contrat de délégation de service public, quittera le giron de la Compagnie des Alpes (CdA), mastodonte du secteur qui la gérait depuis près de 37 ans.
Cette décision, formellement prise à l'été 2024 par le conseil municipal, n'a rien d'anodin dans le petit monde fermé des grandes stations de ski, où l'idée de s'émanciper de la CdA, qui gère une bonne partie des plus grands domaines du pays (Val d'Isère, La Plagne, Les Arcs, Serre Chevalier ou Méribel) fait de longue date débat.
Cotée en bourse et dotée d'activités très diversifiées comme le parc Astérix et le Futuroscope, la CdA, dont l'actionnaire principal est la Caisse des dépôts (CDC), est parfois perçue comme éloignée des préoccupations locales. Mais jusqu'ici, seule la station des Deux Alpes (Isère) s'en est affranchie, en 2020.
La gestion des quelque 300 kilomètres de pistes de Tignes et de sa petite voisine Sainte-Foy-Tarentaise sera désormais aux mains de ces deux communes via une société publique locale baptisée Altta (Alliance Locale pour la Transition des Territoires d'Altitude), forte de 300 à 550 salariés selon les saisons.
"Le point de départ de la réflexion, c'est vraiment qu'il y a une forte pression sur le modèle ski", explique à l'AFP le président d'Altta Clément Colin.
Le modèle que proposait la Compagnie des Alpes était "certainement adapté pour les 5, peut-être 10 prochaines années", dit-il, mais "pas pour les 30 prochaines années", notamment eu égard aux effets du réchauffement climatique, que Tignes ressent "déjà de manière très importante" sur son glacier et dans les parties basses du domaine où la neige est moins abondante qu'auparavant.
- Fin du ski sur le glacier -
Dans l'immédiat, le ski demeure toutefois "le moteur économique de nos territoires". Une fois acquitté un "droit d'entrée" de 107 millions d'euros à la CdA pour la reprise de ses installations, Altta prévoit donc des investissements d'environ 500 millions d'euros sur 30 ans, essentiellement dédiés à "des renouvellements de remontées mécaniques en fin de vie", explique M. Colin.
Mais à terme, sa feuille de route mise sur la recherche de débouchés économiques au-delà du tourisme, et à enrayer la chute régulière du nombre d'habitants à l'année (environ 2.000 actuellement) en leur offrant de meilleures conditions de logement, d'emploi et de transports.
La station se prépare aussi à "la fin du ski sur le glacier de la Grande-Motte" (culminant à 3.450 m), qui fut longtemps son produit-phare, promettant du ski "365 jours par an". Sa fonte, de l'ordre de 3 à 4 mètres d'épaisseur par an, fait apparaître des éperons rocheux sous la glace et alimente un lac d'altitude menaçant le village, dont il faut le protéger chaque année par d'imposants travaux, souligne-t-il.
Pour Hugues François, chercheur à l'Inrae à Grenoble, l'initiative de Tignes de s'émanciper de la CdA constitue "un gros changement" et peut être qualifiée de "courageuse".
Si la station a "des atouts", notamment ses revenus conséquents provenant du ski et sa bonne capacité de gestion technique des pistes, elle pourrait souffrir à l'inverse de son éloignement et de "conditions relativement rudes" liées à son altitude (autour de 2.000 m en moyenne); avec son architecture moderne, elle n'a pas non plus le cachet de certains villages traditionnels de Savoie invitant à un "tourisme de ruralité", note-t-il.
Pour autant, et contrairement à ce qu'il s'est passé dans la commune de Faverges-Seythenex (Haute-Savoie) qui avait fermé en 2023 sa station de ski de la Sambuy, la municipalité sortante de Tignes a été reconduite lors des municipales de mars, démontrant qu'elle a toujours le soutien de la population locale, constate-t-il.