Pourquoi la déroute d'Ynsect interroge sur le soutien public à la réindustrialisation?

Passée de "leader mondial" auto-revendiqué à friche industrielle en l'espace de cinq ans malgré des millions d'euros d'argent public, l'entreprise Ynsect, spécialisée dans la production de protéines et d'engrais à base d'insectes, est devenue malgré elle le symbole d'une stratégie risquée.

Celle qui consistait à asseoir la "réindustrialisation" sur de jeunes entreprises encore fragiles.

"Trois ministres attendus ce jeudi à la ferme-usine d'Ynsect à Poulainville", au nord d'Amiens: en ce début du mois de mai 2021, l'heure est à l'enthousiasme dans le journal local, le Courrier Picard.

Dans ce quartier marqué par les turpitudes de l'usine Goodyear, l'ouverture d'une nouvelle industrie est très positive.

- Un "exemple" -

Autour du jeune PDG Antoine Hubert se pressent alors des figures du premier mandat d'Emmanuel Macron, Barbara Pompili (transition écologique), Julien Denormandie (agriculture) et Cédric O (transition numérique).

Mme Pompili fait de l'usine de 36m de haut et occupant une surface de 45.000 m2 un "exemple" pour l'environnement, permettant de "créer de l'activité économique chez nous".

Cinq ans plus tard, la gigantesque "Ynfarm" n'est plus. Ynsect a perdu l'essentiel de ses salariés courant 2025, et annoncé sa liquidation en décembre.

"C'est malheureux, il y a eu énormément d'argent public en jeu", déplore alors auprès de l'AFP Hadrien Godard, représentant des salariés licencié en octobre.

L'entreprise a été largement soutenue, par des investisseurs privés qui ont cru au projet, mais aussi par de l'argent public. Entre 2012 et 2025, elle a capté environ 148 millions d'euros de financements publics, "dans un ensemble où les investisseurs privés restent largement majoritaires", disait Bercy en janvier.

Etait-ce judicieux? "On nous demande de soutenir, soutenir, soutenir, et quand on soutient, soutient, soutient, on est des branquignoles. Non! Ynsect on y a cru, on a voulu y croire", avait récemment plaidé le patron de Bpifrance Nicolas Dufourcq devant les parlementaires.

Il assurait aussi que la banque publique a soutenu deux autres jeunes pousses de la protéine d'insectes, Innovafeed et Agronutris, qui sont "en train de réussir".

Julie Coumau et Tom Bry-Chevalier, doctorants et militants de la cause animale, s'interrogent sur la pertinence de ce soutien. Selon eux, les limites économiques et environnementales du modèle sont connues "dès la seconde moitié des années 2010".

La farine d'insectes est "deux à quatre fois plus chère que la farine de poisson et jusqu'à neuf fois plus chère que le tourteau de soja", estiment-ils. Cela la rend peu compétitive alors qu'elle coûte d'autant plus cher à produire en Europe que le climat tempéré impose un chauffage permanent.

Innovafeed et Agronutris assurent de leur côté à l'AFP que leur production est moins "carbonée" et leurs farines plus nutritives que les protéines concurrentes, les rendant plus intéressantes pour l'élevage piscicole notamment.

- Innovation "à haut risque" -

La déroute d'Ynsect s'explique aussi par des facteurs externes tels que l'impact de la pandémie de Covid-19 ou la flambée des coûts de l'énergie justement, après l'invasion russe de l'Ukraine.

Elle souligne en tout cas le caractère risqué du soutien à des technologies de rupture, portées par des entreprises jeunes à l'assise financière fragile.

Jean-Claude Garcia, président CFE-CGC Chimie Dauphiné-Savoie a récemment mis en parallèle ce soutien à "des projets à haut risque" économique, avec la situation de l'entreprise Polytechnyl, reprise a minima fin avril après un passage en redressement judiciaire.

"On finance des paris industriels incertains, mais on abandonne des outils industriels existants, performants et vitaux", a-t-il déploré sur LinkedIn.

Olivier Lluansi, professeur au Cnam et expert du secteur, estimait récemment auprès de l'AFP que le dispositif d'aide France 2030 a été un "effort énorme" en faveur de la réindustrialisation, mais qu'il s'est "concentré sur l'innovation de rupture" alors qu'en France "il faut aussi aider à la modernisation du tissu productif" existant.

Ce fut davantage le cas avec le dispositif France Relance à partir de 2022, poursuit-il.

De son côté, le ministre délégué à l'Industrie Sébastien Martin a estimé mi-avril devant plusieurs médias vouloir puiser quelques centaines de millions d'euros de l'enveloppe France 2030 encore non alloués pour moderniser l'outil des "PME industrielles et petites ETI, qui ne demandent jamais rien à personne".

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