Les prix négatifs, effet collatéral de l'abondance électrique

Les épisodes de prix négatifs de l'électricité progressent en France, phénomène paradoxal inhérent à un système où la production est bien plus abondante que la consommation, ce qui profite in fine aux usagers, explique l'un des dirigeants de RTE dans un entretien à l'AFP.

A l'heure où les prix négatifs de l'électricité sont parfois critiqués comme le signe d'une surproduction coûteuse pour l'Etat qui doit indemniser les producteurs, le responsable de RTE assure que cette abondance est "un bouclier pour le consommateur".

Tandis que la guerre au Moyen-Orient renchérit le gaz et le pétrole, "on a un prix de l'électricité en France qui est très stable depuis le début de la crise d'Ormuz", relève Thomas Veyrenc, directeur général économie, stratégie et finances de RTE, l'entreprise gestionnaire du réseau à haute tension, gardien de l'équilibre du système.

Lors de la précédente crise énergétique, en 2022-2023 dans la foulée de l'invasion russe de l'Ukraine, la production nucléaire d'EDF était limitée par la crise de la corrosion de la tuyauterie de centrales, l'hydraulique subissait sa pire sécheresse depuis 1974 et les craintes de pénurie de gaz pour les centrales thermiques faisaient flamber les prix de l'électricité.

C'est l'inverse aujourd'hui: la France est en surproduction d'électricité. Et elle en exporte beaucoup, pour 5 milliards d'euros en 2025.

"On a complètement changé de monde", résume Thomas Veyrenc. "On est beaucoup plus protégés aujourd'hui".

Mais cette abondance s'accompagne du phénomène des prix négatifs, principalement au printemps, lorsque qu'une forte production d'électricité se conjugue à une faible consommation, notamment lors des ponts de mai.

Et comme l'offre et la demande d'électricité doivent toujours être équilibrées à l'instant T, cette surproduction se traduit par une baisse des prix sur les marchés, jusqu'à entrer en territoire négatif.

Le phénomène s'est toutefois amplifié ces dernières années et prend parfois un caractère spectaculaire.

Le 1er mai, le prix de -498 euros le mégawattheure (MWh) a été atteint, un "record" de faiblesse. Mais en règle générale, ces incursions dans le négatif sont de faible ampleur.

- L'abondance a "beaucoup de vertus" -

Pour Thomas Veyrenc, alors que l'essor des renouvelables est parfois mis en cause, il est contreproductif de se focaliser sur les prix négatifs en soi: "ce qui nous intéresse, c'est le volume de prix négatifs", et le signal qu'il envoie sur le faible niveau de consommation par rapport à la production.

Sur une période allant du 1er janvier au 27 mai, RTE a relevé 306 heures de prix négatifs en 2026, dix fois plus qu'en 2023 (24 heures). Ces épisodes durent en moyenne 5 heures et 50% des prix sont très "faiblement négatifs", entre 0EUR/MWh et 0,01 EUR/MWh.

Pour le reste, ils étaient en moyenne de -3,2 EUR/MWh du 1er janvier au 27 mai 2023 et -20 EUR/MWh en 2026, sur la même période.

Ce phénomène est accentué par le fait que la demande d'électricité "ne progresse pas du tout", souligne Thomas Veyrenc.

Les prix négatifs sont survenus plus tôt cette année, dès février. "Ça, c'est atypique, c'est nouveau", note-t-il. "C'est peut-être lié aux conditions météorologiques, mais ça veut bien dire que le phénomène d'abondance ou de surcapacité s'est accentué".

Problème: cela coûte aux producteurs, qui doivent payer pour écouler leur électricité, et à l'Etat, du fait des charges liées à la compensation des producteurs bénéficiant d'un soutien public.

Des solutions existent: modulation de la production d'électricité, stockage par batteries et incitation à consommer lors des pics de production grâce à la tarification heures creuses - notamment pour recharger les véhicules électriques.

Jusqu'à présent, c'est surtout le nucléaire et l'hydraulique qui ajustaient leur production pour absorber ces épisodes de surproduction. Désormais, l'ensemble des producteurs d'électricité doivent lever le pied.

"Depuis, le 1er janvier, tous les moyens de production, y compris renouvelables, s'ils sont supérieurs à 10 MW, ont l'obligation de participer à ce qu'on appelle le mécanisme d'ajustement", explique Thomas Veyrenc.

A terme, la solution passe par l'accélération de l'électrification des usages (industrie, bâtiment, transports et centres de données), plaide-t-il.

C'est le plan lancé par le gouvernement.

"Au moment où vous engagez un effort d'électrification, être en situation d'abondance, ça a quand même beaucoup de vertus" alors que la France bénéficie de prix beaucoup moins élevés que l'Allemagne, l'Italie, le Royaume-Uni ou la Belgique, observe-t-il.