"On est à bout": c'est la phrase qui revient le plus dans la bouche des agriculteurs venus mardi en masse au coeur de Paris, avec tracteurs et désespoir, à l'appel de l'alliance syndicale FNSEA-JA d'Ile-de-France.
"Il y a deux ans, on a retourné les panneaux (indiquant le nom des communes) en disant: +On marche sur la tête+. Aujourd'hui, on marche toujours à l'envers. La France est un peu plus affaiblie, l'Europe va signer l'accord avec le Mercosur et on attend toujours des mesures concrètes dans nos fermes", résume Luc Smessaert, agriculteur dans l'Oise et vice-président de la FNSEA.
Aucun secteur n'est à l'abri: les céréaliers souffrent d'un cumul de mauvaises années et d'une chute des prix du blé, les éleveurs luttent contre une succession d'épizooties, de la grippe aviaire à la dermatose bovine.
"On ne sait même plus ce qui est prioritaire tellement il y a de choses qui ne vont pas", lâche Emeric Duchesne, 43 ans, qui cultive 200 hectares dans l'Oise.
Partis dans la nuit des départements entourant la capitale, les tracteurs sont arrivés avant l'aube, ont descendu une partie des Champs-Élysées dans un grand tintamarre de klaxons, avant de bifurquer vers l'Assemblée nationale.
Fabrice Moulin, 52 ans, céréalier dans l'Eure, faisait partie des premiers à descendre la célèbre avenue parisienne et s'en serait bien passé: "Cela fait deux-trois ans qu'on enchaîne des contre-performances. Le prix des engrais grimpe et celui des céréales n'est pas au niveau. La première année on tient, la deuxième année on pioche dans la trésorerie, mais là, on arrive au bout de l'histoire".
Ils ont le sentiment d'un éternel recommencement, dénonçant un cycle de manifs-promesses-manifs. "Maintenant, il faut nous écouter", demande-t-il. Presque une supplique. "On n'est pas pour l'anarchie mais trop de règles tue les règles". Presque une menace.
Comme ses collègues, il est déterminé à rester "le temps qu'il faudra".
- "Au bout d'une corde" -
Les tracteurs sont bien rangés sur plus d'un kilomètre le long de la Seine. Une démonstration de force, dans le calme. Certains sont équipés d'une remorque avec duvets et matelas. D'autres ont apporté du bois, "pour les braseros" s'il faut passer la nuit.
Une estrade est montée avec des ballots de pailles et une affirmation: "La révolte paysanne reprend".
"On est plus de 500 tracteurs et 800 agriculteurs. Bravo à vous!", lance Damien Greffin, vice-président de la FNSEA et responsable du Grand bassin parisien.
Il énonce les priorités: "une loi spéciale" pour aborder "la prédation du loup, les moyens de production et le sujet de l'eau", la "suspension de la dernière version de la directive nitrates", qui fixe les calendriers d'épandage des engrais, en "totale déconnexion du terrain", et des mesures fiscales, notamment "une déduction pour aléas économiques".
"On ne bougera pas d'ici tant qu'on n'a pas obtenu des avancées. Vous avez vos duvets?". "Ouais!", hurle la foule. "Vos casse-croûte?". "Ouais!". Des fumigènes verts sont craqués et des applaudissements fusent.
En réponse à la crise, plusieurs lois ont été votées, dont celle dite Duplomb visant à "lever les contraintes du métier d'agriculteur" l'été dernier. "Sur l'eau et sur l'élevage, on attend encore les décrets d'application", ne décolère pas Damien Greffin.
"Il faut que le gouvernement arrête de nous parler de renouvellement des générations", tempête Clément Tropier, président des JA en Ile-de-France. "Ce dont on a besoin, c'est d'une vision claire, pour ne pas envoyer les jeunes dans le mur."
Comme la plupart des jeunes agriculteurs, Paul Dherouville, 29 ans, a "deux boulots": "Faire pousser du blé ne rapporte plus assez (...) je suis aussi salarié d'une ferme voisine".
Changer de cultures ou diversifier, en développant de l'élevage par exemple, implique des investissements. "C'est compliqué d'investir, surtout quand on n'a aucune certitude sur les rendements" futurs, indique Albéric Prieur, jeune céréalier dans le Val-d'Oise.
"L'agriculture, c'est un métier de passion, mais c'est aussi une entreprise à faire tourner", rappelle Gwenaëlle Desrumaux, présidente des JA de l'Oise. Elle dit son dégoût des politiques qui ne viennent que pour "la photo avec les tracteurs". Elle plaide pour élargir les critères de prêts aux jeunes en difficulté, ses collègues qu'elle a "tout le temps peur" de retrouver au "bout d'une corde".