Lecornu et Attal sous haute tension, le centre se déchire

Le centre se déchire: l'affaire des pesticides a révélé des tensions exacerbées entre Sébastien Lecornu et Gabriel Attal et, plus largement, dans le camp gouvernemental, un épisode qui peut laisser des traces lors de l'examen du budget sur fond de compétition interne acharnée pour l'Elysée.

Le psychodrame de la vraie-fausse démission de la ministre de la Transition écologique Monique Barbut, finalement restée en poste, a fait passer au second plan la "colère" d'une bonne partie des députés macronistes à l'encontre du Premier ministre, pour reprendre les termes d'un de leurs dirigeants.

En cause, l'adoption définitive par le Parlement de la loi d'urgence agricole avec une disposition réintroduisant, à titre dérogatoire, certains pesticides.

Alors qu'il avait promis de laisser les parlementaires "trancher" lors d'un ultime vote, Sébastien Lecornu a finalement fait barrage à l'examen d'amendements déposés pour supprimer cette mesure lundi soir à l'Assemblée nationale.

"Les députés étaient ulcérés", raconte ce cadre du groupe macroniste après leur réunion mardi matin.

D'autant que Gabriel Attal, président du groupe, déplore le silence radio du chef du gouvernement, qui ne répond à aucun de ses appels et messages. Après s'en être ouvert, pour s'en plaindre, à la ministre de l'Agriculture Annie Genevard, celle-ci lui répond un sms... visiblement destiné à Sébastien Lecornu, dans lequel elle lui dit: "c'est toi qui m'a demandé de ne pas lui répondre".

Message aussitôt supprimé et remplacé par un autre, mais l'ambiance est fraîche.

- "Sans acrimonie" -

Le contexte est particulier: Gabriel Attal est aussi candidat à la présidentielle. Mais il doit d'abord s'imposer, dans une sorte de départage par les sondages, sur son rival du "bloc central" Edouard Philippe, qui a pour l'instant l'avantage.

Dans le camp Attal, on analyse l'incident comme une manière pour Sébastien Lecornu d'affaiblir son autorité parlementaire et ainsi favoriser son ami Edouard Philippe.

Ce dernier est resté en retrait dans cet épisode estival et les députés de son parti, Horizons, se sont montrés en phase avec la ligne gouvernementale. Le texte agricole "ne nous posait pas de problème", assure leur chef Laurent Marcangeli, "sans état d'âme particulier et sans acrimonie".

Mais les tensions dépassent ce cercle.

En témoigne la vive altercation, toujours lundi soir dans l'hémicycle du Palais Bourbon, entre Annie Genevard et Elisabeth Borne, qui a personnellement tenté, en vain, de faire supprimer la disposition controversée.

L'ex-Première ministre n'est pourtant pas suspecte de sympathie pour Gabriel Attal, dont elle ne soutient pas la candidature présidentielle. Pareil pour la présidente de l'Assemblée Yaël Braun-Pivet, qui s'est publiquement dite "déçue" par la position de l'exécutif.

Le député MoDem Richard Ramos met lui en garde Edouard Philippe: "attention, les centristes n'accepteront pas que vous ayez des positions qui soient uniquement de droite et d'extrême droite".

- "Détruire le centre" -

Les récriminations vont en fait même au-delà de cette séquence.

Des tensions avaient affleuré lors du 1er-Mai, au coeur d'un bras de fer Lecornu-Attal, déjà, sur la meilleure manière de permettre aux boulangers et aux fleuristes de travailler en ce jour férié.

Plusieurs députés macronistes ont aussi été "ulcérés", selon l'un deux, par la saisine du Conseil constitutionnel annoncée par le Premier ministre sur la loi instaurant un "droit à l'aide à mourir".

Remontée, Elisabeth Borne a ainsi lancé mardi en réunion de groupe, selon deux participants: "il y a deux façons de détruire le centre, revenir sur le bilan ou inscrire des textes qui le divisent. Et là, le gouvernement, c'est les deux".

En filigrane plane le soupçon que le chef du gouvernement oeuvre à donner des gages à la droite. "On dirait qu'en période budgétaire il est tenu par Olivier Faure", le premier secrétaire du Parti socialiste, "et, hors budget, il est tenu par Gérard Larcher", le président du Sénat et baron du parti Les Républicains, grince-t-on dans le camp Attal.

Pourquoi? Pour aider Edouard Philippe à reconstituer un grand parti de centre-droit, pense-t-on. Mais une autre figure macroniste persifle: "peut-être Lecornu le fait-il pour sa propre candidature", alors que le casting Attal-Philippe ne convainc pas la totalité de leur camp.

Le locataire de Matignon a pourtant redit, mercredi dans Paris Match, qu'il ne "se mêle pas" de la présidentielle et a appelé les prétendants à l'Elysée, en retour, à "ne pas entraver l'action du gouvernement". Il les a même exhortés à faciliter l'adoption d'un budget pour 2027 à l'automne.

Problème: les tensions de cette semaine, "je pense que ça va laisser des traces au moment du budget", prévient un macroniste.