Le réemploi, à la rescousse de la souveraineté européenne

Loin d'être seulement un geste écologique, le réemploi, qui consiste à réutiliser un objet sans le transformer, est un levier pour la réindustrialisation et la souveraineté européennes, assurent des experts du secteur, alors que le blocage du détroit d'Ormuz exacerbe la dépendance aux matières premières.

"Vu les tensions, les crises géopolitiques qui s'accumulent et qui vont augmenter, (...) on doit repenser notre modèle de production et de consommation", a expliqué à l'AFP Célia Rennesson, fondatrice du salon Reuse Economy Expo qui s'est tenu mardi et mercredi à Paris.

Or, la question du réemploi "manque aujourd'hui dans le prisme des décideurs, à la fois publics mais aussi privés", regrette-t-elle, leur reprochant de "penser qu'on va être beaucoup plus autonomes, souverains, en continuant à produire du neuf".

Selon elle, "on n'a pas changé encore d'état d'esprit" et les sujets de réemploi, de réparation, sont toujours vus comme "des sujets d'écologie", et non "d'économie".

Entre la crise du Covid et les tensions commerciales et géopolitiques mondiales, la question de l'approvisionnement est devenue centrale.

L'Europe doit s'emparer du sujet du réemploi "sous l'angle de la souveraineté économique et de l'économie, c'est-à-dire notre compétitivité et notre capacité à maintenir les emplois", a également affirmé l'ancienne ministre de la Transition écologique Agnès Pannier-Runacher, lors d'une table ronde sur le sujet organisée mardi sur ce salon.

"Les textes européens" sur le sujet sont sympathiques, mais pas assez ambitieux, pas assez profonds et pas assez business", observe-t-elle.

Un texte est en préparation à Bruxelles, le "Circular Economy Act" (loi européenne sur l'économie circulaire), prévu pour fin 2026. Mais il n'a "pas été bâti pour le +reuse+", ou réemploi en français, regrette encore Célia Rennesson: "on pense qu'on va faire de l'économie circulaire uniquement avec le recyclage".

Or "le recyclage, c'est détruire de la matière", souligne-t-elle, c'est "la dernière étape, quand on est vraiment en bout de course, qu'on ne peut plus utiliser sa machine, on la broie. Mais avant, on l'a démontée, on a réparé, retiré, tout ce qui avait de la valeur".

- Industrie de la défense -

Réutiliser les objets pourrait aussi aider l'Europe dans les industries les plus lourdes, comme la défense, relève Eric Hazan, cofondateur du fonds d'investissement Ardabelle Capital, lors de cette même conférence: les industriels de ce secteur "utilisent du germanium, qui est importé, évidemment, pour faire la vision nocturne. (...) Eh bien, s'ils ne font pas de réemploi sur le germanium, ils sont complètement dépendants".

La croissance européenne des prochaines décennies dépend même de l'adaptation ou non à ce modèle, selon le rapport "Verdir les artères de l'économie européenne", publié en avril par Ardebelle Capital.

"Si on met en place des mesures de résilience", parmi lesquelles le réemploi, "en 2050 on est à +16% de PIB (européen) par rapport à aujourd'hui. Et si on ne le fait pas, on est à -16% de PIB par rapport à aujourd'hui", détaille Eric Hazan.

Le géant français des équipements électriques et automatismes industriels Schneider Electric a par exemple lancé en France une activité de réemploi, pour remettre à neuf des produits arrivés en fin d'usage, a expliqué lors de cette table ronde Esther Finidori, sa directrice du développement durable.

Cela permet de conserver environ 80% de la matière. Quelque 20% des pièces sont elles remplacées, "notamment sur tout ce qui est connectique, sur lesquelles il y a quand même une obsolescence, une évolution des protocoles qui sont assez rapides", a-t-elle souligné.

Autre exemple chez EDF, confrontée au besoin d'étendre la durée de vie des installations, notamment dans le parc nucléaire, qui a lancé en 2022 sa propre école de soudure, avec trois autres entreprises du secteur, face au manque de main d'oeuvre.

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