L'agriculture française en quête de perspectives

Après des décennies de progrès, le plafonnement des rendements et la perte de revenus nourrissent chez les agriculteurs français un "sentiment de déclassement", au moment où bien des concurrents européens prospèrent, explique l'agronome et sociologue Pierre-Marie Aubert.

Pour le chercheur de l'Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), l'agriculture trouverait des perspectives d'avenir dans une réforme de filières de transformation aujourd'hui inadaptées.

QUESTION: Les agriculteurs manifestent depuis trois hivers sans que rien n'apaise leur colère. Pourquoi une telle crise?

REPONSE: C'est en partie une crise du revenu, elle-même ancrée dans une crise de perspective.

Elle démarre souvent par le Sud-Ouest, qui incarne à l'extrême ce qui se passe: des agricultures mal positionnées sur les marchés, avec des structures agro-industrielles moins efficaces...

Les agriculteurs, notamment céréaliers, dont on dit souvent qu'ils s'en mettent plein les poches, sont aussi en difficulté: les prix de vente sont moins bons, le prix des intrants très élevé.

Cela se double d'une crise politique: après le discours du président [Emmanuel Macron] à Rungis en 2017, les filières ont été encouragées à aller sur les marchés d'excellence. Mais depuis dix ans, les produits d'entrée de gamme ont connu la plus forte demande, les opérateurs français ont eu du mal à se positionner et les importations ont augmenté.

Enfin, derrière ces problèmes, il y a une tension physique, avec la stagnation des rendements.

Q: Quel est l'impact sur le revenu ?

R: Même s'il y a une forte hétérogénéité entre secteurs, entre territoires, ces dix dernières années le revenu agricole moyen a stagné, alors que chez un grand nombre de voisins européens il a augmenté: il a été multiplié par 2,5 au Danemark, quasiment par deux an Allemagne, les Italiens font +60%...

Et dans le reste de l'économie française, le revenu moyen a continué à augmenter. Dès lors, le sentiment de déclassement domine, et c'est un sentiment fort.

Q: Qu'entendez-vous par limite physique de rendement? Peut-on aujourd'hui espérer produire plus?

R: Les rendements français de blé, orge, colza, pois, à l'exception du maïs, stagnent depuis près de 30 ans, voire baissent et varient de plus en plus.

Les systèmes agricoles ont atteint une espèce de borne physique: on n'arrive pas à produire plus, car on a déjà énormément amélioré la productivité, génétique... et on a plus de chocs climatiques et certains sols sont épuisés. Les instituts techniques n'ont pas de solution évidente pour mettre un terme à cette stagnation, on doit donc composer.

Q: Pourquoi la France peine-t-elle plus que certains voisins?

R: Il y a encore des gains en rendement à faire en Pologne, Roumanie, même en Allemagne sur certaines productions... La France a été en pointe plus tôt.

Un autre aspect renvoie à l'organisation des filières: les performances des fermes françaises sont plutôt bonnes, ce qui pèche, c'est le maillon industriel.

Espagnols et Italiens ont réussi à positionner leurs produits, les industriels ont fait des choix stratégiques et embarqué toute la chaîne de valeur.

A l'inverse la France est le plus grand producteur européen de blé mais depuis 2010 importatrice nette de farine. Grande productrice de lait, elle est aussi importatrice net de fromage vis-à-vis de l'UE car elle n'a pas su se positionner sur l'entrée de gamme et les ingrédients des plats préparés.

Il faut travailler sur le tissu industriel, comment le dynamiser, le rendre plus lisible.

Q: Pour une part des agriculteurs, les normes environnementales font office d'épouvantail et ils réclament moins de contraintes: cela peut-il être une réponse à la crise ?

R: Dans les grandes filières les rendements stagnent indépendamment des normes environnementales. Des filières comme la betterave vont potentiellement subir un différentiel de normes entre la France et d'autres pays, avec des spécificités à traiter au cas par cas. Mais dire que la norme environnementale est le problème numéro un de l'agriculture française, c'est faire l'économie d'une analyse sur les grandes masses.

Face aux chocs climatiques, parasitaires, d'approvisionnement... tout le monde s'accorde sur le fait qu'on doit aller vers des exploitations plus diversifiées, où on recycle les éléments nutritifs...

Le Pacte vert (de l'UE) avait le mérite de porter une vision de réduction des dépendances (importation de soja brésilien ou américain pour le bétail, fertilisants de Russie...). Si on a besoin d'apaiser la colère, il faut aussi construire cette vision.

Agriculteurs, industriels, pouvoirs publics et homologues européens doivent pouvoir s'asseoir pour discuter de ces risques qui se matérialisent par des crises de plus en plus fréquentes et coûteuses.