L'industrie européenne doit "se défendre vite", a déclaré mercredi à l'AFP Ilham Kadri, ex-dirigeante du géant Solvay et du Conseil européen de l'industrie chimique (Cefic), appelant à une "préférence européenne ciblée" tout en mettant en garde contre le "piège du protectionnisme".
Mme Kadri, dirigeante franco-marocaine de 56 ans qui était à la tête du Cefic jusque fin décembre, s'est dite mercredi favorable à une "préférence européenne ciblée, intelligente et compatible avec notre ouverture", dans des réponses écrites à l'AFP.
QUESTION: Quel est l'état d'esprit des dirigeants de l'industrie européenne?
REPONSE: "Si nous sommes plus de 600 réunis aujourd'hui à Anvers - un record -, c'est précisément pour créer un dialogue exigeant entre décideurs publics et industriels, sur les actions urgentes à enclencher: baisser les coûts de l'énergie et du carbone, accélérer les permis et les infrastructures, faire fonctionner réellement le marché unique, et redonner de la visibilité à l'investissement."
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"Notre attente, au fond, est simple: accélérer. Parce qu'en matière industrielle, le temps administratif n'est pas le temps économique. Et, pour beaucoup de sites, il est minuit cinq."
Q: Quelle est votre position sur la préférence européenne ?
R: "Je suis favorable à une préférence européenne ciblée, intelligente et compatible avec notre ouverture. Le principe, pour moi, c'est: produire localement pour vendre localement, dès lors que nous parlons de secteurs stratégiques et que l'argent public européen est en jeu".
"Ursula von der Leyen le dit très clairement dans sa lettre: la "préférence européenne" est un instrument nécessaire pour renforcer la base de production européenne. À condition qu'elle soit fondée sur une analyse économique solide, alignée avec nos priorités industrielles, et qu'elle n'alimente pas une logique de repli".
"Il faut être lucide: aujourd'hui, il n'existe pratiquement pas de prime de prix pour les produits européens ou bas carbone. Si l'on veut que des investissements se fassent ici, il faut créer des marchés de débouché - via les marchés publics, des standards, des mécanismes fiscaux - tout en restant dans une logique de concurrence équitable, pas de fermeture."
Q. Une instance française propose des droits de douane au niveau européen sur les produits venant de Chine. Qu'en pensez-vous ?
R: "Les droits de douane sont un outil, pas une doctrine. Ils doivent être proportionnés, ciblés, fondés sur des faits, et utilisés quand une filière est frappée de manière disproportionnée par des pratiques déloyales."
"Nous avons une relation ambivalente avec la Chine: partenaire commercial majeur, fournisseur de certaines matières premières critiques, mais aussi acteur d'une surcapacité mondiale et, parfois, de politiques de prix qui bousculent nos marchés. Et n'oublions pas un point essentiel: nous laissons encore entrer des produits qui ne respectent pas les standards carbone et environnementaux que nous nous imposons. Cela fausse la concurrence. Donc oui, il faut savoir se défendre - et surtout, se défendre vite".
"Mais attention au 'piège du protectionnisme': si la préférence devient synonyme de fermeture généralisée, nous risquons de décourager l'investissement et de fragiliser notre propre base industrielle".
Q: L'Europe est-elle en train de se recroqueviller?
R: "Non. L'Europe s'adapte à un monde qui se durcit. Emmanuel Macron parle d'un 'état d'urgence géopolitique et géo-économique': ce diagnostic dit bien l'époque. Nous restons attachés à la coopération internationale, mais nous constatons aussi que les dépendances sont devenues une arme, que les règles multilatérales sont moins respectées, et que la compétition s'intensifie".
Q: Pourquoi l'industrie européenne, et notamment la chimie, s'est-elle laissée rattraper par la concurrence internationale?
R: "Il y a plusieurs causes profondes, et elles sont, pour une large part, 'made in Europe'. Premièrement, l'énergie: notre dépendance et nos coûts pèsent lourd.
"Deuxièmement, la complexité: la charge réglementaire mobilise des ressources énormes. (...) Dans ces conditions, le capital va là où c'est plus simple."
"Troisièmement, l'Europe n'a pas encore pleinement réalisé son marché unique, ni son union des capitaux. Et nous avons parfois financé des projets de manière fragmentée, trop lente, trop complexe".
"Enfin, il y a la stratégie des autres. La Chine a longtemps rattrapé, aujourd'hui, elle innove et construit des champions. Les États-Unis investissent massivement. Donc nous devons réagir: investir, simplifier, accélérer, et faire du marché européen un vrai marché de débouché".
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