Gironde: moins bâtir faute d'eau potable, "enjeu invisible" des municipales

Pas de nouvelles constructions sans eau potable disponible: pour préserver les nappes profondes, l'intercommunalité de Libourne (Gironde) va restreindre la délivrance de permis de construire, sujet majeur pour les élus, mais totalement "invisible" dans la campagne municipale.

Puisant l'eau dans des nappes majoritairement surexploitées, la communauté d'agglomération du Libournais (Cali), territoire très attractif aux portes de Bordeaux, doit adopter courant février "à l'unanimité" un plan d'urbanisme (PLUI) qui intègre la préservation de cette ressource.

A Izon (6.500 habitants), la validation du permis de construire d'une gendarmerie et de plusieurs dizaines de logements sociaux, dans une commune qui en manque cruellement, dépendra ainsi du facteur eau.

C'est un "mal nécessaire" mais également un "paradoxe", estime le maire (PS) Laurent de Launay, dont le budget annuel de 7 millions d'euros est amputé de 60.000 euros de pénalités faute d'atteindre le plancher légal de 20 à 25% de logements sociaux (9% du parc actuellement).

"L'État m'enjoint de produire du logement social et me dit de l'autre côté: +Tous vos projets ne pourront pas voir le jour, faute de ressource en eau potable+", constate-t-il, se disant "pris en étau".

- Fuites -

Non loin de là, à Saint-Quentin-de-Baron, la municipalité va inaugurer une nouvelle mairie, développe sa plaine des sports et aurait "besoin de commerces", mais la maire Stéphanie Dupuy (sans étiquette) "ne pourra pas tout faire".

"Il va falloir réfléchir avec le problème de l'eau", chose impensable il y a 10 ans, concède l'édile de cette commune, passée de 900 à 2.700 habitants en deux décennies.

Entre Dordogne et Isle, le Libournais ne manque pas d'eaux de surface mais c'est le niveau des nappes profondes, où est puisée une eau très pure plurimillénaire, qui justifie ces restrictions.

"En Gironde, 77% de l'eau potable provient de ressources en limite de surexploitation ou surexploitées", souligne Bruno de Grissac, directeur du Smegreg, organisme de gestion des nappes profondes doté d'un rôle consultatif pour les élus girondins.

"Il n'y a pas de forage alternatif à Libourne", ajoute cet hydrogéologue, selon qui les autres options (potabilisation de la Dordogne...) sont "trop chères" ou "réglementairement infaisables".

"Les gens pensent qu'ici, face à l'Atlantique, il pleut, donc il y a de l'eau", résume Philippe Buisson, maire de Libourne. Cette idée fausse fait de l'eau potable "le grand enjeu invisible des municipales" de mars, pointe l'élu divers gauche, qui préside la Cali.

Sur ce territoire de 90.000 habitants, les municipalités se débattent en outre avec les fuites de canalisations par "manque d'investissement", observe-t-il.

Selon la Chambre régionale des comptes, le rendement moyen pondéré des réseaux d'eau locaux ne dépassait pas 75% en 2020, soit 25% de fuites.

- "Démagogie" -

Renouveler le réseau coûtera des "dizaines de millions d'euros" aux syndicats intercommunaux concernés, ajoute Philippe Buisson, évoquant des travaux "impopulaires" et synonymes d'augmentation des factures d'eau.

Tout aussi impopulaires: les refus de permis de construire aux particuliers, sources de mécontentements tenaces.

"C'est un enjeu pour les élections", reconnaît Stéphanie Dupuy, revendiquant de "dire la vérité" à des électeurs qui répondent "je ne voterai pas pour vous".

"Je comprends parfaitement qu'ils soient en colère contre moi", complète Laurent de Launay, qui a classé non constructible la périphérie d'Izon et assume de "densifier intelligemment" sa commune, où 90% des logements sont individuels.

"La culture du pavillon, il va falloir y mettre un terme", assène l'élu, qui devrait faire face à une liste RN et redoute la "démagogie" sur ces questions.

La jurisprudence oblige désormais à préserver l'eau: en décembre, le Conseil d'État a validé le refus d'une autorisation de construire à Fayence (Var) jugée "de nature à porter une atteinte à la ressource en eau".

Dans le Sud-Ouest, lors de la sécheresse de 2022, une centaine de communes étaient en rupture d'eau potable, rappelle Élodie Galko, directrice générale de l'Agence de l'eau Adour-Garonne.

"L'année 2022, en 2050, ce sera une année normale", ajoute-t-elle. "Le sujet doit-il s'inviter dans les municipales ? Ce n'est pas à moi d'y répondre mais 2050, ça se prépare dès maintenant, on n'a pas le temps d'attendre."