La mortalité pendant les vagues de chaleur est une "boîte noire" que les chercheurs "sont en train d'ouvrir pour nous dire qui meurt et de quoi", mais ces épisodes sont assurément un "amplificateur des inégalités sociales", explique à l'AFP l'épidémiologiste Basile Chaix, directeur de recherche à l'Inserm.
QUESTION: Quel pourrait être le bilan de cette canicule historique?
REPONSE: "Les fortes chaleurs, en Europe et en France, sont de très loin l'événement climatique qui tue le plus. On dit que les inondations occasionnent les dommages économiques les plus grands, les vagues de chaleur la mortalité la plus importante. En France, elles causent entre 1.000 et 7.000 morts par an, et l'on peut supposer que, cet été, on sera plus proche de 7.000 que du millier. Il est certain que cette vague de chaleur est vraiment très importante et qu'elle aura des effets, d'autant qu'il risque d'y en avoir d'autres au cours de l'été. Crise après crise, tout le monde dénonce le fait que les dispositifs d'urgence soient sous-dotés, et là, sans surprise, une vague de chaleur de cette intensité crée une embolie au niveau de ces services. Il n'y a pas de raison que les effets diffèrent des vagues de chaleur précédentes."
Q: Au-delà de ses effets immédiats sur les organismes (déshydratation, coups de chaleur...), il y a-t-il des effets différés ?
R: "Selon les études épidémiologiques, le gros des effets survient dans les deux ou trois jours suivants, mais certains sont décalés dans le temps: cela va se traduire dans les statistiques de mortalité ou de morbidité. Une chercheuse de mon équipe s'intéresse à des patients souffrant de sclérose en plaques: elle a constaté, deux à trois semaines après l'exposition à une vague de chaleur, une majoration du risque de poussée de leur maladie. Celle-ci va potentiellement aggraver ensuite le niveau d'incapacité de la personne. De même, pour les femmes enceintes, cela induit des naissances prématurées, pas seulement lorsque les femmes sont sur le point d'accoucher. Selon certaines études, une exposition à une vague de chaleur assez proche de la conception peut entraîner, un peu moins de neuf mois plus tard, une naissance prématurée."
Q: Connaît-on la totalité de ces effets ?
R: "C'est comme une boîte noire que les chercheurs sont en train d'ouvrir, pour nous dire qui meurt et de quoi. Il y a vraisemblablement une augmentation du nombre de suicides, des risques induits par la consommation d'alcool ou de drogue qui conduisent plus souvent à une hospitalisation. Il y a aussi les accidents du travail, dont on n'entend parler que lorsqu'ils conduisent à un décès, il y a des accidents de la route: les véhicules de moins bonne qualité, où la climatisation ne fonctionne plus et est absente, vont majorer le risque d'accident pour leurs conducteurs..."
Q: Pour vous qui coordonnez à l'Inserm un programme de recherche sur les effets sanitaires du changement climatique, les vagues de chaleur sont-elles un révélateur des inégalités sociales ?
R: "Elles sont même un amplificateur de ces inégalités: la mortalité frappe de façon très inégalitaire, en fonction de la qualité du bâti des logements, de l'équipement, climatisé ou non... On peut s'attendre à une mortalité importante chez les personnes âgées et toutes celles qui ont des fragilités sanitaires: maladie chronique, troubles respiratoires (asthme, BPCO), schizophrénie... Il y a un plus grand risque d'infarctus, car réguler sa température sollicite le système cardiovasculaire de façon importante. Mais les apprentissages des enfants, dont le fonctionnement cérébral pâtit de la chaleur, sont aussi affectés. Et il y a des effets microscopiques: un jeune qui se fait renvoyer de son stage ou son emploi après s'être mal comporté, parce qu'il est moins en capacité de prendre sur lui... Toutes les personnes les moins formées, les moins instruites, les moins résilientes, seront susceptibles de connaître une perte de chance dans leur parcours d'emploi. On n'imputera pas forcément tous ces micro-effets à la canicule, mais ils contribuent à la reproduction des inégalités."