"Faire tourner la boîte": pourquoi les indépendants prennent peu le congé de paternité

Des impératifs administratifs, des vignes à entretenir ou encore la nécessité de "faire tourner la boîte": chez les travailleurs indépendants, le recours au congé de paternité reste bien moins fréquent que chez les salariés en CDI, cinq ans après son allongement à 25 jours.

"On a des rendez-vous qu'on ne peut ni décaler ni annuler", explique un viticulteur dans le Vaucluse, tout en affirmant avoir essayé d'"aménager ses horaires".

Dans le fond, lâche ce père de 30 ans qui souhaite garder l'anonymat, "on veut qu'il y ait autant de droits pour les hommes que pour les femmes mais c'est quand même plutôt à la maman d'être présente pour son enfant. Et le papa, il doit travailler".

Pour la naissance de ses deux enfants, il n'a posé qu'"une semaine à chaque fois". Soit le minimum légal rendu obligatoire en 2021.

Comme lui, 60% des travailleurs indépendants ne prolongent pas leur congé de paternité au-delà de ces sept jours, selon une étude de l'Institut national d'études démographiques (Ined) publiée mercredi.

Parmi les 4,4 millions d'auto-entrepreneurs du pays, certains posent toutefois les 25 jours autorisés, sans pour autant s'arrêter de travailler.

"Techniquement je me suis arrêté, car je n'étais pas sur les chantiers. Mais je continuais à bosser sur mon ordi, à faire des devis, des factures", reconnaît Antoine Andrieux, charpentier-couvreur dans la région lyonnaise.

Pendant le premier mois de son fils, il a travaillé vingt heures par semaine, soit un tiers de son temps de travail habituel.

- "Moment fondateur" -

Stanislas Brocard, conseiller en gestion de patrimoine à son compte depuis un an, a lui aussi continué de travailler tout en prenant son congé de paternité: "Je ne voulais pas dire +écoutez les gars, vous faites sans moi pendant un mois+".

Pour un potentiel deuxième enfant, le choix pourrait être différent. "En tant qu'indépendant, le congé de paternité, ce n'est pas assez rémunérateur". L'homme de 26 ans continuerait à travailler plutôt que prendre "un congé paternité théorique".

Pour les auto-entrepreneurs, les indemnités sont fixées à 64,52 euros par jour, contre 80% du salaire dans le privé (avec un plafonnement à 101,94 euros par jour).

"Ca peut être long, un mois pour un indépendant", estime Ludovic Viévard, qui a piloté une étude sur le sujet pour la Direction statistique de la santé et des solidarités (Drees). "Il y en a qui ont peur de perdre leurs clients (...), de manquer des contrats ou des temps forts s'ils sont saisonniers".

Pour les salariés en CDI et les fonctionnaires, les enjeux sont différents: 90% d'entre eux ont pris plus d'une semaine de congé paternité, détaille l'Ined.

Renaud Laborde, en CDI depuis trois ans dans un cabinet de conseil pour les collectivités territoriales a déjà prévu de prendre la totalité de son congé paternité. "C'est un moment fondateur pour la vie de la famille", assure-t-il à 26 ans.

Mais le salarié ne le cache pas: "Si j'avais été en CDD, j'aurais plus écouté la boîte, et je me serais adapté pour espérer un CDI".

Chez les CDD, six salariés sur dix prennent leur congé de paternité.

L'allongement en 2021 à 25 jours visait à "développer les liens entre père et enfant, lutter contre l'inégale répartition des tâches domestiques et parentales dans le couple et réduire les inégalités professionnelles entre femmes et hommes", rappelle l'Ined dans son étude.

Pour permettre à tous les hommes de prendre leur congé de paternité, "il n'y a qu'une seule façon", estime Marie-Nadine Prager, présidente du PA.F, un collectif qui milite pour une parentalité féministe: "le rendre obligatoire pour tout le monde et sur toute la durée".

"A partir du moment où on est indépendant, c'est un choix. Je bosse pendant les vacances d'été et pendant mon congé pat'", assène Antoine Andrieux.