Face à la canicule, le monde du travail contraint de s'organiser

Des entreprises qui réagissent en ordre dispersé, des travailleurs qui bricolent parfois et subissent souvent: le monde du travail est bousculé par la multiplication des canicules, un facteur de risque pour la santé encore peu pris en compte par les accords d'entreprise.

Louis, 33 ans, fait parti des privilégiés: son bureau, dans le quartier de la Défense, près de Paris, est climatisé. Le jeune homme, qui travaille dans la finance, attend son RER en short et T-shirt, pantalon et chemise pliés dans son sac à dos, pour se changer à l'arrivée.

"Il fait meilleur au bureau" que dans son appartement parisien, sourit-il, donc malgré la mêlée moite du RER, avec seulement 20 minutes de trajet, "le rapport bénéfice-risque est intéressant".

Auxiliaire de puériculture, Faty Dia n'a, elle, pas la possibilité de télétravailler et endure au moins 01h30 de trajet dans chaque sens pour aller travailler dans une maternité des Hauts-de-Seine. "Le trajet, c'est le plus pénible", souffle-t-elle. Mais à son travail aussi, "c'est très dur" car "les chambres ne sont pas climatisées". Et face aux risques de déshydratation des bébés, "les mamans sont plus anxieuses", confie-t-elle.

Au-delà des métiers les plus exposés, ouvriers du BTP, agriculteurs ou cuisiniers, tous les travailleurs sont actuellement percutés par la canicule qui frappe la France.

Le Code du Travail ne mentionne pas de seuil de température à partir duquel le travail doit être arrêté. L'Institut national de recherche et de sécurité situe le basculement dans une situation à risque à 28 degrés pour un travail physique, 30 degrés pour une activité sédentaire.

Un décret de 2025 a renforcé les obligations des employeurs, avec une gradation des mesures à prendre en fonction des seuils de vigilance de Météo-France.

"Le gouvernement a refusé de fixer des températures maximales dans le Code du Travail ou d'imposer que des températures maximales soient fixées par secteur d'activité, ou de permettre à l'inspection du travail d'arrêter l'activité dans les situations de danger", s'insurge lundi le syndicat Solidaires dans un communiqué. La CGT demande aussi que les inspecteurs du travail aient le droit d'arrêter immédiatement un chantier en cas de mesures de prévention insuffisantes.

La chaleur constitue aussi un risque psychosocial, notamment parce qu'elle peut faire augmenter les tensions au travail et bouleverser l'équilibre avec la vie personnelle lorsque les horaires sont modifiés, souligne l'enseignant-chercheur en sciences de gestion Marc Dumas.

- Protège-nuque -

La fédération française du bâtiment indique ne pas avoir de visibilité sur le nombre d'entreprises ayant décalé les horaires des chantiers, le secteur étant "très atomisé". Elle rappelle à ses adhérents les mesures de prévention, port du casque et d'un protège-nuque, crème solaire, vêtements légers mais couvrants, pas d'exposition aux heures les plus chaudes...

Certaines entreprises ont assoupli les possibilités de télétravail mais selon l'Insee, en 2024, seuls 22% des salariés du privé télétravaillent au moins une fois par mois. Et avec des logements souvent surchauffés, le télétravail est loin d'être la panacée.

En France, la tendance est plus à la "gestion de crise" qu'à la prise de mesures structurelles, estime Marc Dumas. Toutefois, "on prend peut-être plus en compte le risque santé maintenant, alors qu'avant on était plus dans une logique de continuité d'activité", souligne-t-il, notant "une individualisation" de la prise en compte des risques, avec une attention particulière pour les femmes enceintes et les salariés fragilisés par des maladies.

Avec le changement climatique, les canicules sont appelées à se multiplier, s'allonger et s'intensifier. Selon l'Organisation internationale du travail, la chaleur cause chaque année 18.970 décès liés au travail dans le monde.

Il y a quelques mois, une étude du cabinet Sextant montrait que les accords d'entreprise pour protéger les travailleurs des fortes chaleurs restaient rares en France. Le cabinet en a recensé 380 entre 2022 et 2024 et seuls 8% d'entre eux combinent mesures humaines, techniques et organisationnelles.

Vice-présidente de l'association nationale des DRH (ANDRH), Emmanuelle Germani constate des "niveaux de maturité très hétérogènes" des entreprises. "Quand il y avait une canicule par an - voire aucune dans certaines régions -, les accords paraissaient probablement prématurés, mais là, on va commencer à entrer dans des zones où il faut se mettre d'accord sur ce qu'on fait dans ces moments-là".