Face aux canicules, le travail de fourmi des inspecteurs du travail

Climatisation, eau fraîche, horaires, équipements: sur un chantier de banlieue parisienne, une inspectrice du travail bombarde de questions ouvriers et responsables pour s'assurer qu'ils sont prêts à affronter la nouvelle canicule qui semble déjà s'annoncer.

Ce mercredi matin, il ne fait que 20 degrés et le ciel est couvert au-dessus de ce chantier de la future ligne 15 du métro. Un répit de courte durée pour les ouvriers des travaux publics avant un possible nouvel épisode de fortes chaleurs à partir du week-end.

Du gardien dans sa guérite au conducteur d'engin, en passant par les ouvriers occupés au pavage, Florence, inspectrice du travail qui ne souhaite pas donner son nom de famille, interroge méticuleusement tous les travailleurs, qu'ils soient salariés de l'entreprise chargée de la construction de cette gare ou d'entreprises sous-traitantes:

- "Ça s'est bien passé pendant la canicule ?"

- "La cabine (de votre engin) est climatisée ?"

- "Qui apporte l'eau qui est dans votre frigo ?"

- "Votre employeur vous a-t-il donné des équipements de protection individuelle, des sahariennes (pour protéger la nuque, NDLR) par exemple... ?"

Dans ce département francilien, la préfecture a pris un arrêté la semaine dernière suspendant les chantiers extérieurs entre 13H00 et 22H00 et autorisant les travaux à commencer dès 5H00.

Sur le chantier, les travaux en extérieur ont commencé vers 6H30 ou 7H et se sont arrêtés en fin de matinée. "On faisait attention aux gars, évidemment", assure un chef d'équipe en gilet orange et casque blanc. "On a évité les coupes (de pavés)", les travaux les plus physiques.

Bien qu'ils n'aient pas reçu d'équipement individuel particulier, les ouvriers assurent que "ça a été", ils ont pu prendre des pauses quand le besoin s'en faisait sentir. En période de canicule, "on se sent plus fatigué, la cadence n'est pas la même, le patron le sait bien", estime l'un d'eux.

Si l'inspectrice est satisfaite de la guérite du gardien - souvent un angle mort de la prévention face à la chaleur-, où climatisation et frigidaire fonctionnent, la tension monte d'un cran lors de son contrôle de la base vie: dans les réfectoires, l'eau du robinet n'est pas potable et la climatisation n'est pas suffisante pour rafraichir les vestiaires et les sanitaires.

Un conducteur de travaux explique que lorsque le département était en vigilance orange, la climatisation était en panne dans un des réfectoires et les bonbonnes d'eau des fontaines vides.

En période de canicule, l'employeur doit mettre à disposition "autant d'eau que nécessaire" et "je pense qu'on est loin du compte", tance l'inspectrice.

Elle souligne un lien fort entre statut et conditions de travail: ce conducteur de travaux, en CDI, peut plus facilement faire valoir ses droits qu'un intérimaire ou un sous-traitant.

"On va régler les problèmes d'eau", assure, contrite, la responsable de la maîtrise d'ouvrage.

- "Inertie" -

Depuis juillet 2025, les inspecteurs peuvent prononcer une mise en demeure d'un employeur s'il n'a pas pris les mesures de protection nécessaires face à la chaleur.

Toutefois, "on n'a pas d'outil pour soustraire les salariés d'une situation de danger grave et imminent", note Florence, car la mise en demeure donne au moins huit jours à l'employeur pour réagir.

Jeudi dernier, à Mers-les-Bains (Somme) un sexagénaire tchèque est décédé sur le site du verrier Verescence, où il intervenait sur un toit "pour une entreprise allemande", d'après la CGT. Un décès "susceptible d'être lié à la canicule sans réelle confirmation", selon la préfecture.

En pleine alerte rouge, Florence a, elle, constaté que l'arrêté préfectoral était bien respecté. Mais elle a néanmoins relevé, notamment, qu'un grutier travaillait l'après-midi - certes dans une cabine climatisée -, assisté par des personnes au sol.

"On est encore au stade de la prise de conscience", estime-t-elle, décrivant "une forme d'inertie", des mesures appliquées "de façon très disparate et aléatoire".

Face à des canicules dont la fréquence et l'intensité sont amenées à augmenter, la tâche des inspecteurs, qui doivent également veiller à tous les autres risques pesant sur les travailleurs, est immense. En 2024, l'Organisation internationale du travail indiquait que l'Allemagne disposait de 1,41 inspecteur pour 10.000 travailleurs contre 0,8 en France.

Un rapport présenté mi-juin au ministère du Travail pointait une diminution de 18% de leurs effectifs entre 2017 et 2024.