Les nouvelles usines chimiques "sont devenues trop rares en Europe et en France" : le chimiste français Arkema a inauguré jeudi des installations neuves sur le site historique de Carling, en Moselle, département qui accueillait le même jour une réunion importante pour l'avenir du secteur européen.
"Investir dans une capacité industrielle européenne est un choix fort", a encore martelé jeudi le PDG de l'entreprise, Thierry Le Hénaff.
Dans la fraîcheur mosellanne, Arkema a en effet inauguré jeudi une nouvelle unité de purification d'acide acrylique, qui a nécessité un investissement d'environ 150 millions d'euros. Une partie non précisée de cet investissement a été consentie par les pouvoirs publics, Union européenne, France, région.
Les impressionnantes "colonnes" de distillation transforment du propylène, issu de la pétrochimie, en acide acrylique utile pour fabriquer des adhésifs, des matières absorbantes destinées aux couches ou protections intimes ou encore pour le traitement de l'eau.
C'est déjà ce que le chimiste produisait sur ce site intégré à la vaste plateforme industrielle de Carling, où il occupe environ 80 des 300 hectares du complexe.
Mais il a travaillé sur le process industriel pour "améliorer de 25 % l'efficacité énergétique de l'étape de purification", et "réduire de 20 % l'intensité carbone" de l'activité du site, d'où sortent chaque année plusieurs centaines de milliers de tonnes de produit.
L'investissement "traduit notre confiance dans l'avenir de ce site et dans les compétences de ses équipes", a encore déclaré M. Le Hénaff, avant de partir une dizaine de kilomètres plus au nord, assister à l'assemblée générale de l'"Alliance pour les produits chimiques critiques" (Critical Chemicals Alliance, CCA).
- "Une cinquantaine de molécules" -
La Commission européenne entend aider ce secteur jugé stratégique, comme elle le fait également pour l'acier ou l'automobile. Mais les demandes de la chimie sont très disparates en fonction du type d'activité et cette "alliance" devait plancher sur les solutions les plus consensuelles.
Dominée par les industriels, dont des grands noms de la chimie comme Arkema, TotalEnergies, BASF, Evonik, Syensqo ou Ineos, elle a arrêté une liste qui "compte aujourd'hui une cinquantaine de molécules" jugées particulièrement critiques et devant bénéficier d'un soutien particulier, a relevé jeudi le commissaire européen à l'industrie Stéphane Séjourné, lors de l'assemblée générale.
Mais le rôle de la Commission est de "cibler les molécules qui sont les plus critiques afin de prioriser nos actions", a-t-il exposé.
Priorité est donnée aux molécules "utilisées dans les secteurs stratégiques comme la défense, la santé ou encore les industries vertes", ainsi qu'aux "molécules plateformes dont tant de chaînes de valeur dépendent", a-t-il dit lors de cette réunion organisée à Creutzwald, tout près de la frontière allemande.
La Commission européenne prévoit de réduire "d'ici la fin de l'année" la liste à une dizaine de molécules à soutenir plus particulièrement. Cette liste sera "évolutive", a assuré M. Séjourné.
"Ce qui compte maintenant, c'est la mise en oeuvre", a réagi jeudi dans un communiqué Sylvie Lemoine, directrice générale adjointe de l'influent lobby européen de la chimie, le Cefic.
- Substances dangereuses -
Confronté à une forte concurrence chinoise, le secteur de la chimie européen veut aller vite. Il consomme aussi beaucoup de gaz et transforme des produits issus du pétrole, ce qui l'expose au renchérissement du prix des énergies fossiles en raison de la guerre au Moyen-Orient.
Certains sont moins allant. "L'Europe ne peut pas renforcer son industrie chimique en fragilisant les entreprises qui achètent, formulent, transforment, distribuent et commercialisent ses produits", a averti jeudi EuroCommerce, le lobby européen de la grande distribution, grand utilisateur de plastiques.
Par ailleurs, "la transition écologique ne peut être financée en faisant discrètement supporter ses coûts aux consommateurs européens", a ajouté le porte-voix de ce secteur.
L'initiative inquiète aussi les défenseurs de l'environnement. La cinquantaine de molécules listée par les industriels inclut des substances dangereuses, dénonce le Bureau européen de l'environnement, une ONG basée à Bruxelles qui a fait partie de l'alliance avant de la quitter début octobre.
Elle cite le benzène, un "cancérogène" ou le "PTFE (plus connu sous le nom commercial de Teflon), un fluoropolymère appartenant à la famille des PFAS", des substances extrêmement persistantes dans l'environnement et contre lesquelles l'UE promet une loi début 2027.
L'ONG se demande si la notion de "criticité" n'est pas surtout destinée à "protéger les capacités de production existantes contre les coûts de la transition".
Selon le secteur, davantage qu'une une liste de molécules qui pourrait être amenée à évoluer, c'est une "méthodologie permettant d'identifier les molécules et les sites critique" qui a été arrêtée jeudi.