Elevage d'insectes: après la déroute d'Ynsect, les deux autres industriels français défendent leur modèle

La liquidation d'Ynsect, qui avait bénéficié de 148 millions d'euros de financements publics, a suscité des doutes sur la pertinence de l'élevage d'insectes mais les deux principaux acteurs français restants, Agronutris et Innovafeed, affirment avoir réussi leur passage à la production industrielle.

Les deux entreprises, qui produisent principalement des farines d'insectes pour l'élevage de poissons, ajoutent avoir reçu beaucoup moins d'argent public qu'Ynsect.

"Notre modèle est vu comme profitable par nos financeurs privés. On n'a pas de problème de débouchés. Notre enjeu, c'est de pouvoir produire du volume à un prix compétitif, pour pouvoir être profitable", explique à l'AFP Cédric Auriol, directeur général d'Agronutris.

Il y a, selon lui, un "écart abyssal" entre Agronutris et Ynsect en termes de coûts mais aussi de bénéfices environnementaux.

"Nos clients sont prêts à acheter nos protéines un peu plus cher que des protéines conventionnelles (farines de poisson, tourteaux de soja, ndlr) car c'est une solution de décarbonation et car il y a des fonctionnalités dans la farine de mouche soldat noire qui permettent d'améliorer la santé, la digestibilité et les indices de consommation chez les animaux", ajoute-t-il.

Des affirmations toutefois contestées par un récent rapport de Julie Coumau et Tom Bry-Chevalier, doctorants et militants de la cause animale, qui affirment en se fondant sur plusieurs études que les farines d'insectes sont plus émettrices de gaz à effet de serre que les protéines traditionnelles.

- Subventions -

Ce rapport dénonce les financements publics (60 millions pour Agronutris, 30 millions pour Innovafeed, selon leur estimation, basée sur des informations publiques) reçus par une filière qui n'a "pas fait ses preuves" et dont les coûts de production sont bien supérieurs aux produits concurrents.

Ils "ne connaissent visiblement pas le marché", répond Aude Guo, cofondatrice d'Innovafeed. Elle souligne qu'Innovafeed a multiplié par dix ses volumes produits et divisé par sept ses coûts de production sur les trois dernières années.

"Les subventions françaises représentent environ 3% des financements d'Innovafeed, un ratio "assez loin" d'autres projets d'innovation, ajoute-t-elle.

L'entreprise a levé 450 millions d'euros depuis sa création en 2016 et la banque publique d'investissement Bpifrance est actionnaire (environ 5% depuis 2022) à travers un fonds (FCC) géré avec le fonds qatari d'investissement QIA.

"Une première usine, dans n'importe quel secteur, c'est compliqué", raconte Aude Guo. En voulant passer des petites productions en laboratoire de recherche à l'échelle industrielle, "on a deux manières de mourir, soit en faisant trop petit, trop lentement, soit en allant trop vite, trop gros", comme Ynsect, ajoute-t-elle.

- Dépasser les échecs -

Innovafeed a procédé par étape, en réglant les "problèmes industriels" au fur et à mesure et en agrandissant progressivement depuis 2021.

L'usine est adossée à une amidonnerie, dont les résidus fournissent l'aliment des insectes, et à une chaudière biomasse dont elle utilise la chaleur du circuit de refroidissement pour 70 à 80% de ses besoins énergétiques, pour ne pas dépendre du gaz.

Entre 2021 et 2024 les ventes sont passées de 400.000 euros à plus de cinq millions, mais les pertes se sont creusées, de 10 à 35 millions d'euros, montrant la difficulté de basculer dans le vert pour le secteur de l'innovation.

Le parcours industriel d'Agronutris a été plus difficile, après avoir levé 100 millions d'euros en 2021 pour construire son usine, avec la participation de BpiFrance et une subvention du programme public France Relance.

"La montée en puissance a pris plus de temps que prévu", affirme Cédric Auriol mais, après la liquidation de sa holding financière, l'usine a trouvé un investisseur pour se remettre à flot (la Compagnie des insectes) en 2025, sans fonds publics.

Les deux dirigeants regrettent que la faillite d'Ynsect et les contraintes budgétaires aient fait reculer l'investissement public en Europe, pionnière de la filière insectes notamment dans la recherche, alors qu'aujourd'hui des pays comme la Chine accélèrent avec de nombreuses usines "qui sortent de terre", selon M. Auriol.

"On ne peut pas s'arrêter aux premiers échecs, il y a des choses qui marchent (...) et aujourd'hui, la filière et l'industrie en général ont plus que jamais besoin de financements publics" pour la "consolidation", renchérit Aude Guo.