Du labo au champ, comment "sauver nos légumes" de ravageurs, sans pesticides

Des tomates aux haricots, les légumes cultivés en plein champ sont menacés par de voraces chenilles : face à la disparition de pesticides, producteurs et scientifiques s'activent pour proposer une nouvelle "boîte à outils".

Tandis que le Parlement vient d'adopter une loi d'urgence agricole qui réintroduit l'usage de pesticides interdits, dans le Sud-Ouest, producteurs, agronomes et chercheurs sont engagés collectivement dans la recherche de solutions alternatives contre le fléau des lépidoptères, ces papillons ravageurs de cultures, du maïs à la prune en passant par un chapelet de légumes.

A Villeneuve-sur-Lot, "capitale du pruneau d'Agen", Thierry Albertini craint le pire pour son verger de 35 hectares dont les pruniers font une parfaite escale pour des papillons de nuit qui "viennent pondre sur les fruits".

"La larve creuse des galeries jusqu'au noyau. Sur le fruit touché se développe un champignon qui peut contaminer l'ensemble des fruits autour. Sans protection, on peut avoir jusqu'à 80% de pertes", estime-t-il.

- "Transition inédite" -

"On a toujours eu des aléas, mais jusqu'à cette année, on avait des pesticides qui marchaient. Là on n'a plus que deux produits, l'un qu'on peut appliquer un an sur deux et l'autre sous dérogation", explique l'arboriculteur, inquiet de voir les solutions chimiques disparaître alors que le risque, lui, augmente.

Car les temps ont changé. Après l'été, la bise ne vint pas et les cigales, papillons et autres insectes estivaux ne se trouvèrent point dépourvus.

Favorisés par le changement climatique et les vents chauds remontant d'Afrique, des nuées de papillons, dont le redoutable Héliothis, ravageur d'une dizaine de cultures, s'attaquent chaque année à de nouvelles plantes et de nouveaux territoires.

"Deux tiers des substances insecticides aujourd'hui utilisées sur les lépidoptères sont menacées de retrait au niveau européen d'ici 2029", souligne Cécile Le Doaré, directrice générale d'Unilet, l'interprofession des légumes en conserve et surgelés - qui représentent un tiers des surfaces de légumes cultivées en France.

Dans cette situation, qui impose "une transition d'une ampleur inédite", Unilet a initié fin 2024 le programme ACOMPLI pour poser les bases d'une stratégie de lutte, réunissant 15 productions et un consortium de 18 partenaires (producteurs, instituts techniques, chercheurs, start-up...).

Ce projet (5,7 millions d'euros sur cinq ans) est financé dans le cadre du Parsada, le plan d'action stratégique pour "l'anticipation du potentiel retrait européen des substances actives" et la recherche de solutions alternatives de protection.

Un plan de près de 200 millions d'euros, lancé en 2023, que la France "est seule à avoir lancé en Europe" : un plan "indispensable" face "au mur devant nous", pour la directrice générale d'Unilet.

"Jusqu'ici, la chimie nous a permis d'ignorer beaucoup de choses. Quand on se retrouve à devoir gérer l'insecte différemment, on se rend compte qu'on ne le connaît pas bien", explique Cécile Le Doaré.

Pour combler ces lacunes, il faut d'abord observer : c'est ce que fait l'institut technique Astredhor, près de Bordeaux. On y étudie le comportement d'Héliothis et on teste sur lui une série de solutions de protection : bactéries tueuses, insectes mangeurs de larves, confusion sexuelle des papillons pour perturber la reproduction.

Dans de petites serres, sont aussi testées des combinaisons de cultures, pour évaluer les niveaux d'infestation selon les plantes et les périodes de développement.

- Prévoir les vols -

L'objectif est ensuite de "structurer un réseau d'épidémiosurveillance" : pour cela plus de 400 pièges à papillons ont été installés sur des parcelles d'agriculteurs à travers le territoire, indique Paul Dumeaux, qui pilote ACOMPLI.

"Héliothis est une espèce migratoire : en relevant les pièges, on pourra prévoir avec précision les vols et créer un modèle", pour intervenir au bon moment, explique-t-il.

Car la fenêtre de tir est étroite : "Certains parasitoïdes se nourrissent de l'oeuf, deux à trois jours après la ponte" alors que des bactéries seront plutôt "efficaces sur les larves, au stade 5 à 7 jours".

Ce maillage territorial repose entièrement sur la participation des agriculteurs, prêts à "jouer le jeu des tests" au risque de voir une parcelle sacrifiée en cas d'échec.

Dans son champ de haricots, au sud de Marmande, Fabien Tarascon estime que le jeu en vaut la chandelle. Il suffit de "3% de gousses touchées" pour que l'industriel refuse l'ensemble d'un lot, du fait des règles sanitaires.

Personne n'a encore trouvé la solution idéale, mais "la dynamique est bien là", estime Cécile Le Doaré.