Dissuasion: le CEA de Valduc prêt à développer l'arsenal nucléaire français

Les éléments nucléaires des bombes atomiques y sont fabriqués et les expérimentations pour s'assurer de leur fiabilité y sont menées: le site nucléaire de Valduc s'apprête à augmenter son activité pour répondre à la croissance de l'arsenal français annoncée par Emmanuel Macron.

Caché derrière de multiples rangées de barbelés dans le vallon d'un vaste massif forestier de Bourgogne, ce site stratégique de la Direction des applications militaires du Commissariat à l'énergie atomique (CEA-DAM) est au coeur de la dissuasion française.

"C'est ici qu'on fabrique les éléments nucléaires des têtes, constitués de plutonium, d'uranium hautement enrichi et de tritium", explique son directeur Hervé Chollet lors d'une visite de la ministre des Armées Catherine Vautrin.

Les têtes nucléaires sont ensuite assemblées directement sur les bases aériennes et de sous-marins de L'Ile Longue où elles sont déployées.

Mettant en avant la multiplication des risques et sa décision de mettre en oeuvre une "dissuasion avancée" associant huit pays européens, Emmanuel Macron a annoncé que la France allait "augmenter le nombre de têtes nucléaires de (son) arsenal", sans en préciser le niveau.

Or les usines de production de matières fissiles de Pierrelatte et Marcoule, dans le sud de la France, ont été fermées en même temps que le pays a mis fin à ses essais nucléaires en 1996. Il faut donc recycler le plutonium et l'uranium contenus dans les armes démantelées au fil des ans.

- Stocks de la Guerre froide -

"Nous avons la matière première", a assuré Catherine Vautrin: "La France a eu des stocks pendant la Guerre froide beaucoup plus importants qu'aujourd'hui (...) et ses matières premières ont été conservées et peuvent être réutilisées".

Paris dispose actuellement de 290 têtes nucléaires, contre 540 à 550 au pic atteint en 1991 à la fin de la Guerre froide, selon la publication de référence Bulletin of Atomic Scientists.

Le plutonium, dont la durée de vie est de 24.000 ans, est recyclé et stocké en lingots. Une fois façonné et monté dans l'ogive nucléaire, c'est lui qui, comprimé par la détonation d'explosifs, déclenchera la réaction en chaîne de fission nucléaire, explique Hervé Chollet.

L'uranium et le tritium interviennent ensuite pour la partie thermonucléaire, "ce qu'on appelait bombe H", la fusion nucléaire "qui produit 5 à 10 fois plus d'énergie que la fission".

Le tritium, un gaz rare, n'a lui qu'une durée de vie de 12 ans.

"On a un stock qui nous a permis de vivre quelques années sans outil de production et on est en train de mettre en place la nouvelle génération d'outils de production qui permettra de répondre aux besoins des armées françaises pour les prochaines décennies", souligne le directeur des applications militaires Jérôme Demoment.

A Valduc, un immense chantier lancé en 2022 doit permettre d'ici la fin de la décennie d'extraire le tritium de céramiques précédemment irradiées dans un réacteur nucléaire.

- "La dissuasion ne s'improvise pas" -

"La dissuasion ne s'improvise pas (...) les choses sont toujours prévues avec suffisamment de marge de manoeuvre pour ne jamais prendre de risque sur la disponibilité" des armes, observe-t-il.

Pour développer ses armes nucléaires et s'assurer de leur sûreté et de leur fiabilité sans recourir aux essais, Paris a lancé il y a trente ans le programme Simulation visant à modéliser le fonctionnement complet d'une arme, de façon à prédire ses performances et effets à partir de ses caractéristiques techniques.

Le CEA-DAM s'appuie pour cela sur les données recueillies au cours des 210 essais conduits entre 1960 et 1996, sur des supercalculateurs et sur des instruments d'expérimentations: le laser mégajoule près de Bordeaux pour valider la réaction thermonucléaire attendue et le système de radiographie Epure, situé sur le site de Valduc.

Partagé avec les Britanniques dans le cadre du programme de coopération Teutates, Epure permet de radiographier à grande vitesse dans une enceinte de confinement étanche la phase pré-nucléaire du fonctionnement des armes et d'avoir une image précise de la façon dont le plutonium se comprime sous l'effet d'un explosif pour engendrer la fission nucléaire.

Mais, rassure Jérôme Demoment, la France ayant ratifié le traité d'interdiction complète des essais nucléaires (TICE), ces explosions sont effectuées à une "échelle trop réduite pour pouvoir enclencher de réaction en chaîne".