Dans les petites fermes, la fin compliquée du statut de conjointe collaboratrice

"On va payer plus de charges mais j'aurai une meilleure retraite", souffle Fernanda Jarry, agricultrice de 52 ans qui va devoir abandonner, à regret, le statut de conjointe collaboratrice pour celui de co-cheffe d'exploitation.

En 2016, elle quitte son emploi de vendeuse dans le prêt-à-porter pour rejoindre son mari sur la ferme familiale reprise en 2007 en Dordogne. "Plus ça allait, plus les animaux me manquaient", raconte cette fille et petite-fille d'agriculteurs.

Avec 22 hectares, dont huit de châtaigniers, une production annuelle de 1.200 volailles fermières élevées en plein air et quelques daims, le couple génère 50.000 euros de chiffre d'affaires en vente directe aux particuliers.

"J'ai choisi le statut de conjointe collaboratrice, je savais très bien que je cotisais très peu pour la retraite mais comme on est une petite structure, qu'on travaille à l'ancienne, ça nous convenait", explique-t-elle à l'AFP.

Ce statut permet de contribuer régulièrement à l'exploitation sans être rémunéré au titre d'un contrat de travail, mais en bénéficiant d'une protection sociale.

"Et puis j'ai pu m'occuper de mes enfants", ajoute Fernanda. Sa fille de 14 ans est malentendante et vise le lycée agricole, comme son petit frère de 10 ans.

- "Evincée de ma ferme" -

Le statut de conjoint collaborateur, créé en 1999, a été une révolution pour la protection sociale de beaucoup de femmes d'agriculteurs qui n'avaient pas de protection sociale alors qu'elles travaillaient dans les fermes.

En 2026, environ 16.000 personnes étaient encore recensées comme conjoint collaborateur par les équipes de la MSA, la Sécu des agriculteurs, dont près des trois quarts sont des femmes âgées en moyenne de plus de 50 ans.

D'ici la fin de l'année, près de 9.400 de ces affiliés devront changer de statut: depuis 2022, la loi Chassaigne le limite à cinq ans sur une carrière pour "mieux reconnaître l'engagement des conjoints dans les exploitations agricoles, en majorité des femmes, et leur garantir une protection sociale plus complète", selon la MSA.

Quand Fernanda Jarry apprend qu'elle va devoir changer de statut, son monde s'écroule: "je me suis sentie évincée de ma ferme, on n'avait pas les moyens de me salarier, je me suis dit que j'allais devoir aller travailler ailleurs, à l'usine. On a passé des nuits blanches, j'étais déprimée".

Lors d'une réunion d'information de la MSA, elle réalise que de nombreuses participantes n'avaient pas conscience qu'elles auraient une retraite si faible. "Il faut informer, c'est vrai, mais pourquoi nous obliger?"

La rencontre avec leur conseillère MSA Isabelle Clanchier change la donne.

"La réforme a créé des interrogations. Certains avaient trouvé un équilibre organisationnel. Il a fallu les rassurer et expliquer les bénéfices d'une meilleure protection sociale mais aussi d'une revalorisation de leur travail", raconte la conseillère.

Beaucoup de femmes disent ne "pas monter sur le tracteur" mais prennent en charge l'administratif et la commercialisation des produits, ajoute la conseillère.

- Une retraite ou des vacances ? -

"Leur peur, c'est le coût du changement. Car celui-ci rajoute obligatoirement des charges dans un contexte économique déjà tendu", relève Isabelle Clanchier, qui n'a accompagné que deux hommes sur des dizaines de dossiers traités.

Cet été, la sécheresse a divisé par deux le rendement des châtaigniers des Jarry, la facture de gaz augmente et le prix des aliments pour les animaux aussi.

La représentante leur propose de créer une société (GAEC ou SCEA) et d'augmenter un peu leur production, mais le couple Jarry ne peut pas se le permettre financièrement.

"Tout est fait pour les grosses fermes qui ont les moyens", dénonce l'agricultrice.

Sur les 417 conjoints collaborateurs de Dordogne à accompagner, 85% l'étaient dans le cadre d'entreprises individuelles. Isabelle Clanchier reconnaît que les conjointes de patrons de sociétés agricoles, avec des revenus et des effectifs plus importants, ont eu moins de mal à passer, même avant la date limite, au salariat ou au statut d'associée.

Pour les Jarry, une solution s'impose pour éviter aussi d'alourdir l'administratif : Fernanda deviendra en 2027 co-exploitante. Les époux se partageront désormais officiellement les revenus.

"J'ai retrouvé le sourire et un statut dans ma ferme mais il y aura un impact financier négatif sur notre quotidien."

Les premières années, elle bénéficiera d'un allègement dégressif des cotisations pour limiter les charges supplémentaires. Mais à terme, le couple paiera 2.000 euros par an de cotisations supplémentaires: "c'était notre budget vacances."