"Est-ce qu'on te donne des bouteilles d'eau ?" Dans les rues de Paris où les 35°C sont de nouveau dépassés sur les croix vertes des pharmacies, un infirmier du Samusocial prodigue des conseils à une personne sans-abri, public particulièrement vulnérable aux grosses chaleurs.
A deux pas du cimetière du Père-Lachaise, Frédérique (prénom modifié) s'est mise à l'ombre, sur une chaise. Sur sa poitrine, un pansement: on lui a diagnostiqué il y a plusieurs années un cancer du sein. Selon Robin Vô Ngoc, l'infirmier du Samusocial venu la rencontrer, cette femme qui passe ses nuits dans un parc à proximité est également sujette à un trouble schizophrénique et à une paralysie du bras droit à la suite d'un AVC.
"Notre rôle, c'est d'aller vers des personnes qui sont en situation de grande précarité et d'exclusion", explique à l'AFP l'infirmier parisien, âgé de 26 ans.
"Avant de soigner, on cherche à créer du lien pour qu'ils acceptent déjà de nous parler", ajoute le soignant, accroupi auprès de son interlocutrice qui l'informe qu'elle se rend désormais d'elle-même au cabinet d'infirmière libérale. Une bonne nouvelle tant les usagers, comme les appelle ce membre de l'équipe mobile d'évaluation et d'orientation sanitaire (Emeos) du Samusocial, évitent généralement les hôpitaux par crainte d'y être "stigmatisés".
- Bâtir la confiance -
Les sans-abris sont un public particulièrement vulnérable face aux canicules frappant la France et une partie de l'Europe, avaient rappelé des associations lors des précédents épisodes cette année. Le gouvernement avait annoncé fin juin l'ouverture de 2.000 places supplémentaires d'hébergement d'urgence pour eux.
En cette journée de début juillet, les croix vertes des pharmacies affichent 37°C dans la capitale. Comme quatre de ses collègues du Samusocial, Robin Vô Ngoc est en maraude dans les rues, téléphone en main. Il sillonne plusieurs arrondissements de l'est parisien, au rythme des signalements d'associations locales, chargées de donner rendez-vous à des coins de rues où se réfugient des personnes dont l'état de santé nécessite un suivi médical urgent ou régulier.
Une fois la confiance bâtie avec Viviane, il analyse la situation puis réduit les risques sanitaires et psychologiques. Au courant de sa consommation de tabac, il lui offre souvent une vapoteuse pour qu'elle se détourne de son addiction, et l'oriente vers un centre médico-psychologique.
"-Tu as des douleurs particulières ?"
"-Est-ce qu'on te donne des bouteilles d'eau ?"
"-As-tu déjà demandé une AME (aide médicale de l'Etat) ?"
En été, comme le reste de l'année, les questions restent les mêmes aux différentes personnes aidées. Mais la prévention diffère, axée davantage sur la déshydratation, la fatigue, et l'hyperthermie.
- "Médecine de survie" -
Robin se rend ensuite près du parc Reuilly, dans le 12e arrondissement. Il répond cette fois à l'appel de deux maraudeuses de l'association Aurore, chargée du volet social.
Ensemble, ils interrogent un homme assis torse nu devant une tente, un habitat de fortune que l'infirmier qualifie de "four" en temps de fortes chaleurs. A côté gisent deux fauteuils roulants aux repose-pieds cassés.
En anglais, cet homme explique vouloir se détourner d'une addiction à l'alcool qui l'empêche de dormir. Son diabète et sa tétraplégie poussent l'infirmier et les maraudeuses à consulter ses ordonnances, puis à formuler une demande de prise en charge en lits halte soins santé (LHSS), destinés aux sans-abri.
"Malgré les dispositifs mis en place pendant la crise de la canicule, l'État agit comme une médecine de survie", déplore le membre de l'équipe mobile sanitaire du Samusocial. Frustré par les délais d'entrée de parfois "plusieurs mois" dans des structures de soins ou d'hébergement d'urgence, par l'invisibilisation "saisonnière" des sans-abris, il réclame des "solutions durables".
Début juin, le collectif des morts de la rue a évalué à au moins 929 le nombre de sans-domicile fixe décédés en 2025, un nombre record recueilli à partir des remontées d'une cinquantaine d'associations proches des sans-abri en métropole et en outremer.