Au domicile des malades, des infirmiers alarmés par une canicule qui aggrave les inégalités

Déshydratations, maladies chroniques qui s'aggravent, traitements inefficaces, médecins injoignables: frappés par la "violence" de la canicule, des infirmiers à domicile racontent à l'AFP craindre pour la vie de leurs patients, souvent dépendants et vulnérables, particulièrement les plus pauvres, plus exposés.

"C'est l'horreur", soupire Anne-Gaëlle Kramer, infirmière libérale à Longvic, près de Dijon, où les patients n'ont "pas forcément l'habitude de devoir garder le frais dans leurs logements, comme dans le sud.

"Mardi, mon deuxième patient, à 06H30, avait 36 degrés chez lui. Il a un cancer, s'alimente et s'hydrate à l'aide d'une sonde. Franchement, il n'allait pas très bien", raconte-t-elle.

À domicile, les infirmiers libéraux voient de nombreux malades âgés, parfois très seuls, qui ont "beaucoup, beaucoup de mal à boire. On leur met des bouteilles de 1,5 litre et on écrit dessus les heures auxquelles il faut que ce soit bu. On leur met des alarmes", raconte cette représentante du Collectif des infirmiers libéraux en colère.

À Valenciennes (Nord), au climat normalement bien plus frais, "il n'y a plus rien qui va", lâche l'infirmier Rémi Kasprzyk. Depuis son installation en libéral 2014, il n'avait "jamais vu" les patients "dans un tel état" à cause des températures.

- "Dans l'impasse" -

"Les diabètes sont quasiment tous déséquilibrés", déplore-t-il. Habitués à laisser leur insuline à température ambiante, comme c'est recommandé habituellement, certains patients ont "32-33 degrés dans leurs appartements, donc l'insuline se dégrade" et "ils continuent à se piquer avec".

"La circulation du sang s'accélère" aussi avec la chaleur, donc l'efficacité des doses prises est modifiée, et certains "mangent moins", et présentent des taux de glycémie "catastrophiques", résume-t-il.

Bien plus que lors de la canicule historique de 2003, la chaleur se couple à la désertification médicale.

"Des patients déshydratés auraient besoin d'être perfusés, mais nous, infirmiers, ne pouvons pas le faire sans ordonnance médicale" et les médecins sont injoignables, regrette M. Kasprzyk. La récente "loi infirmière" et les décrets associés, qui a élargi les compétences des professionnels, ne leur ont pas donné cette possibilité d'auto-prescription.

L'une de ses patientes, à 101 ans, se trouvait jeudi matin déshydratée, avec 33 degrés chez elle. "Je sais que lui dire de bien boire ne suffira pas. Demain je réévaluerai. J'essayerai d'avoir une téléconsultation, ou j'appellerai le 15 pour avoir une ordonnance. Mais je suis dans l'impasse: si je l'envoie aux urgences, blindées, elle risque de passer huit heures sur un brancard et mourir", s'inquiète-t-il.

Les patients les plus pauvres souffrent davantage, car contrairement aux plus aisés ils n'ont "pas de climatiseurs", parfois pas de ventilateurs, des appartements "vétustes", voire des "bouilloires thermiques", souvent "difficiles à protéger et aérer", constatent tous les infirmiers interrogés.

- "Comprimés qui fondent" -

"J'ai un petit jeune, suivi dans un centre médico-psychologique, qui attend depuis un an que son propriétaire installe un rideau sur la fenêtre de toit. On a tenté une installation de fortune...", lâche Anne-Gaëlle Kramer. Certains sont aussi confrontés aux mouches, qui risquent "de se mettre dans des plaies et pondre des oeufs".

"Ça aggrave les inégalités", et des enfants sont aussi en danger, alerte aussi Gaëlle Cannat, infirmière près d'Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). "Ma patiente pour laquelle c'est le plus compliqué, c'est une petite fille diabétique, dont l'école n'est pas climatisée", se désole-t-elle.

Faire sa tournée chez les patients est très éprouvant, nécessite de décaler ses horaires, en partant tôt le matin pour éviter les déplacements aux heures les plus chaudes.

"Je suis fatiguée, moins attentive. J'ai peur de faire plus d'erreurs. J'ai des comprimés qui fondent dans la voiture, parce qu'ils tiennent normalement jusqu'à 25-26 degrés. Les tubes en plastique fondent sur les sièges. Même le tensiomètre ne résiste pas à 55 degrés sur un parking", souligne Mme Cannat, qui doit aussi "vérifier l'état des médicaments" chez les malades.

En 2003, elle travaillait en clinique psychiatrique à Lyon. "Après cette canicule horrible on s'était dit, bon, maintenant, on va rénover les bâtiments, végétaliser les villes, tout ça. Mais en fait, regrette-t-elle, "on n'en est pas du tout là".