Après les chaleurs hors normes de l'été, le blues d'une éleveuse laitière

"Pour la première fois, j'ai eu un sentiment d'impuissance". Comme beaucoup d'agriculteurs, aux premières loges face au réchauffement climatique, Charlotte Kerglonou, éleveuse de vaches laitières en Bretagne, a vécu un été hors normes et craint les conséquences de cette "crise exceptionnelle".

Pendant les canicules, le thermomètre a grimpé jusqu'à 43°C dans sa salle de traite à Etrelles (Ille-et-Vilaine), alors que les vaches supportent mal la chaleur. L'une d'elle "tirait la langue, vomissait de la bile. Ça m'a pris au ventre", raconte, émue, l'éleveuse de 39 ans à l'AFP.

"J'ai essayé de me calmer et de prendre les jours les uns après les autres", poursuit-elle.

Charlotte Kerglonou s'est adaptée en décalant l'heure de la traite à 21h, quitte à avoir "l'impression de vivre la nuit".

"J'entendais les annonces gouvernementales disant de ne pas faire de sport", mais "on a un métier assez physique", se remémore-t-elle. "Mon corps était au ralenti, tout était vraiment pénible". Elle gère 70 vaches laitières, aidée par un salarié. La période des foins, en juin et juillet, quand on fauche l'herbe des prairies, a été "très dure".

Cette porte-parole au niveau local du syndicat Confédération paysanne a fait le choix de l'agriculture biologique depuis 2018. Afin de s'adapter au changement climatique, elle privilégie le paturage pour nourrir ses bêtes, et réduit le maïs très consommateur d'eau. Sa ferme de 70 hectares compte aussi des haies bocagères.

"J'aime mon métier, être dans la nature", dit-elle. "On a mis en place des choses sur la ferme pour préserver l'environnement, mais ça ne suffit pas", constate-t-elle en montrant l'herbe brûlée et la terre craquelée dans ses prairies.

Pendant les canicules, "les animaux se sont adaptés à la chaleur et tant mieux", mais "ce qu'on a vécu cet été, c'est une planète qui brûle", s'inquiète Charlotte Kerglonou.

- "Variable d'ajustement" -

L'été, l'éleveuse laisse normalement les veaux avec leurs mères dans les champs. Cette année, craignant que ses bêtes se réfugient à l'ombre des arbres et ne têtent pas suffisamment pour s'hydrater, elle a préféré les laisser dans l'étable, même si c'est du travail supplémentaire.

Faute d'herbe dans les prés, elle puise dans les stocks de fourrage pour l'hiver: de l'ensilage d'herbe complété par du maïs. "Je suis presque à la moitié de mon stock", se désole-t-elle.

"On est anxieux parce qu'on ne sait pas quand il va pleuvoir", explique-t-elle. "Si mi-novembre il n'y a pas d'herbe, je n'ai plus rien à donner à mes vaches", s'inquiète l'éleveuse.

"Ici, en Bretagne, je n'ai jamais vécu ça". Il faudra peut-être acheter du fourrage, avec la crainte que les prix flambent.

Sous la chaleur, les vaches sont aussi moins productives. "J'ai perdu environ 30% de lait", soit environ 4.000 euros par mois, souligne Charlotte Kerglonou.

A cela s'ajoute la baisse du cours de la viande des veaux et des vaches de réforme, tandis que les factures de fioul et d'électricité restent très élevées.

Mme Kerglonou estime que les aides annoncées par le gouvernement sont insuffisantes. Elles laissent "plein de paysans sur le bord de la route" et cet argent "ne va pas tomber maintenant".

Rien n'est prévu pour investir dans des ventilateurs ou des brumisateurs, poursuit-elle. Pour adapter sa ferme, "c'est un billet à 10.000 euros".

Il n'y a "pas d'efforts faits par les transformateurs et les distributeurs pour nous donner quelques centimes de plus par litre de lait", déplore aussi Charlotte Kerglonou. "C'est encore nous (les agriculteurs) la variable d'ajustement".

"Le plus dur est à venir", prédit pourtant l'éleveuse, car "si on n'a pas de quoi nourrir nos animaux, on va être dans des situations financières encore plus délicates".