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Le boycott bienveillant pour « agir au quotidien dans la société »

Levent Acar, le président d'I-boycott
©I-boycott

Une association de « boycott bienveillant » invite les grandes enseignes à revoir leurs méthodes vers des actions plus éthiques. Un moyen de devenir acteur de la société de consommation.

L’association I-Boycott fera de vous un « consomm’acteur ». À travers des campagnes de « boycott bienveillant », les marques visées sont invitées à respecter les déontologies de vente et de production. Près de 80 000 « consom’acteurs », 500 adhérents, 150 bénévoles, et 13 enseignes à travers la France, la Belgique et la Suisse, I-Boycott ne compte pas s’arrêter là. Explications avec Levent Acar, le président de l’association.

Acheter ou ne pas acheter, c’est un acte politique ?

Oui, c’est un acte politique qui remet le consommateur au centre de la société de consommation. Il agit au quotidien dans la société.

Votre rôle est de donner un écho à cet acte politique, pouvez-vous nous expliquer comment ça marche ?

On se demandait comment un consommateur pouvait agir directement à travers sa consommation. Donc on a essayé de matérialiser cela. Nous avons créé des campagnes de « boycott » permettant de répertorier les personnes qui n’achètent pas un produit. Il s’agit d’un boycott bienveillant. L’idée n’est pas de nuire à une entreprise mais de l’inviter à évoluer. 

Vous avez un exemple concret de boycott réussi qui illustre l’intérêt de cette démarche ?

Petit Navire utilisait une méthode de pêche qui était un désastre écologique : le DCP, Dispositif de Concentration de Poisson. L’entreprise a réagi une première fois aux boycottants et 70 % d’entre eux ont estimé qu’il fallait maintenir la campagne. L’erreur de Petit Navire était d’avoir fait un communiqué type presse. Dans une deuxième réponse, ils ont pris de vrais engagements pour se tourner vers des méthodes de pêche plus durables. La campagne a été clôturée par les consommateurs.

N’importe qui peut lancer une campagne ?

Oui. Lorsqu’un citoyen lance une campagne de boycott, elle rentre dans une période d’incubation de 10 jours où les gens donnent leur avis. Une fois que la campagne est actée par la communauté, si elle dépasse les 1 000 boycottants en un mois, elle est publiée. 

Est-ce que vous, porteurs du projet, êtes parfois à l’origine de campagne ?

Oui, surtout au début, Nous devions trouver un levier d’action citoyen. En tant qu’association, nous avons lancé les premières campagnes de boycott. Notamment celle de Petit Navire, ou encore H&M, que nous avons eu au téléphone aujourd’hui puisqu’ils viennent de répondre à une campagne.

Qu'a répondu H&M ?

H&M a passé des accords en 2013 avec l’ONG Collectif Ethique sur l’étiquette, mais n’a pas respecté ces accords. Cependant, l'enseigne a mis en place beaucoup d’engagements pour faire évoluer les conditions de travail de ses employés, notamment au Bangladesh. Nous sommes aussi là pour expliquer aux entreprises l’importance d’une démarche authentique et transparente envers les consommateurs. C’est assez nouveau pour eux, certaines entreprises ont du mal à s’adapter.

Quand vous dites que c’est du boycott « bienveillant », qu'est-ce que cela signifie ?

On nous le reproche souvent sous une forme de naïveté. Mais il s'agit de donner toutes les clés à l’entreprise pour clôturer une campagne. C’est vraiment une forme de démocratie.

Comment arrivez-vous à mesurer l’impact des campagnes de boycott sur les marques ? 

Le boycott touche les deux piliers de la société de consommation : l’image de la marque est assez complexe à évaluer. Mais pour l’argent, nous pouvons faire des statistiques. Prenons l’exemple d’une marque comme Coca-Cola, qui aurait 20 000 boycottants. Puis, enlevons la moitié qui n’achetaient pas ce produit à la base. Sur les 10 000 restants, prenons un palier moyen de 5 euros par mois, dépensés dans le produit. A la fin de l’année, cela fait 600 000 euros. On peut donc matérialiser un rassemblement citoyen sous un format financier. On dialogue alors avec le même langage que les parties prenantes.

Justement, financièrement, comment faites-vous pour vivre de cette activité ?

Nous sommes une association à but non lucratif, nous n’avons pas de subvention. Nous reposons uniquement sur l’économie de don. Au départ, nous avons lancé le projet grâce au financement participatif. Aujourd’hui nous avons 500 adhérents qui donnent en moyenne 1 euro par mois. Nous souhaitons pouvoir pérenniser notre modèle à travers cela. Parallèlement, nous commençons à donner des formations en écoles de management. Nous avons créé un « serious game », qui permet de jouer le rôle d’un consommateur ou d’un chef d’entreprise, pour remonter les mécanismes de la société de consommation à travers un jeu.

Pour terminer, comment sensibiliser le grand public au pouvoir de la consommation ?

La stratégie, c’est d’être au plus près des consommateurs. Nous avons des vidéos qui culminent à plusieurs millions de vues, on mène des actions devant les enseignes. Nous allons également lancer une application qui permettra de scanner un produit et d’obtenir son impact sociétal et sanitaire. Plus largement, il y a des documentaires d’informations type Envoyé Spécial, Cash Investigation qui permettent d’éclairer les gens. Mais il manquait cruellement d'outils permettant d'agir et d’inscrire son action au quotidien et sur la durée.

Existent-ils d’autres mouvements comme I-Boycott ?

Pas des mouvements de boycott à proprement parlé, il y a beaucoup d’associations qui mènent des actions coups de poing. Mais le système qu’on a mis en place qui matérialise l’achat à travers un vote démocratique, il n’y a pas d’équivalent en France ni dans le monde.

Une interview réalisée en partenariat avec France Inter. Pour écouter la chronique Social Lab (Le boycott « bienveillant » pour changer les pratiques des entreprises), cliquez ici