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Finance

Annaïg Antoine (PRI) : "Il faut que chacun se sente plus responsable de l’impact de ses investissements"

©BT Image/Shutterstock

Annaïg Antoine est Responsable France des Principles for Responsible Investment (PRI), un réseau international d'investisseurs représentant plus de 90 000 milliards de dollars d'actifs sous gestion réunis autour de six engagements volontaires articulés autour de pratiques d'investissement responsable. Elle revient sur la place qu'accordent les PRI à l'approche de l'engagement actionnarial, et plus généralement sur le rôle que peuvent jouer les investisseurs dans l'évolution des comportements. 

Quelle est votre définition de l'engagement actionnarial aux PRI ? 

L’engagement et le dialogue sont le moyen par lequel les investisseurs influencent le plus directement les entreprises, les marchés et les économies et, à leur tour, la société et l'environnement dans son ensemble.

De manière plus précise, l’engagement actionnarial désigne la façon dont les investisseurs dialoguent avec les entreprises à propos des questions Environnementales, Sociales, et de Gouvernance afin d’améliorer les mesures prises pour y répondre et en particulier les informations publiées. Il peut s’agir d’initiatives individuelles ou menées en collaboration avec d’autres investisseurs. On associe également à l’engagement actionnarial les pratiques de vote lors des assemblées générales des actionnaires. L’engagement actionnarial est le deuxième principe des PRI, c’est donc un principe central pour notre organisation et que tous les investisseurs signataires s’engagent à respecter et à promouvoir.

Les PRI sont persuadés que l’engagement créé de la valeur pour les investisseurs et ce point de vue a été confirmé par de nombreux travaux académiques comme le rapport "How ESG Engagement creates value for investors and companies", co-rédigé par Jean-Pascal Gond, professeur à la Cass Business School de Londres. Ce rapport montre l’utilité de l’engagement et ce qu’il apporte, aux investisseurs mais aussi aux entreprises interrogées. Echange d'informations entre les entreprises et les investisseurs, production et diffusion de nouvelles connaissances ESG, et facilitation des relations internes et externes pour les entreprises et les investisseurs. L’engagement permet également d’aider les équipes dédiées au développement durable ou à la responsabilité sociétale dans les entreprises à affirmer leur crédibilité auprès des directions générales. En effet, lorsqu’un investisseur interroge un dirigeant sur sa stratégie climat, immédiatement le sujet remonte en haut des priorités dans l’entreprise et les équipes en charge bénéficient souvent ensuite de plus d’écoute et de moyens pour agir. 

Mais un engagement réussi passe évidemment par l’application de bonnes pratiques de la part des investisseurs et des entreprises. Du point de vue des investisseurs, pour améliorer le succès de l’engagement, le rapport susmentionné note qu’il est très important que les investisseurs soient transparents auprès des entreprises avec lesquelles ils dialoguent sur les objectifs, attentes et sur la façon dont les actions d’engagement sont menées. Il est également fondamental que les investisseurs intègrent les informations collectées via l’engagement dans leurs bases de données et dans leur processus de décision. Il est également conseillé d’associer les analystes financiers au dialogue afin d’améliorer les relations de long terme avec les entreprises.

Ce soutien montre qu’il y a une prise de conscience réelle chez les investisseurs de la responsabilité de ces multinationales dans la crise climatique.

L’engagement actionnarial a-t-il connu un tournant ces dernières années ?

L’observation du monde de l’investissement responsable depuis plusieurs années montre clairement une augmentation de la pratique de l’engagement par les investisseurs. Les résolutions sur le climat déposées en 2019 aux assemblées générales de nombreuses grandes entreprises comme Amazon où la résolution était portée par les salarié·e·s, BP ou encore ExxonMobil, où les résolutions étaient amenées par la coalition d’investisseurs Climate Action 100+, ont connu des taux d’approbation sans précédent. Ce soutien montre qu’il y a une prise de conscience réelle chez les investisseurs de la responsabilité de ces multinationales dans la crise climatique. Le plan de réduction des émissions, annoncé suite au dialogue engagé par les investisseurs avec Shell depuis de nombreuses années, démontre une ambition nouvelle avec un alignement prévu avec la trajectoire de l’Accord de Paris et l’intégration de critères liés au climat dans les rémunérations des cadres dirigeants.

Le travail de la coalition d’investisseurs Climate Action 100+, qui a vocation à dialoguer avec les entreprises industrielles les plus émissives du monde, a clairement été décisif dans ces dépôts réussis de résolutions et dans les annonces qui ont suivi. Les investisseurs continueront à jouer un rôle clé pour assurer que Shell et les autres entreprises ciblées mettent effectivement en œuvre ces engagements.

A noter, en fait marquant et signal fort de ce début d’année 2020, l’annonce de Blackrock qui rejoint l’initiative Climate Action 100+, suite à la pression forte d’autres investisseurs et de la société civile. Cette annonce arrive après que les votes "contre" de Blackrock sur de nombreuses résolutions climat, notamment portées par Climate Action 100+, aient été dénoncés par de nombreux acteurs de l’industrie, après la publication du rapport de ShareAction. Le rapport montrait en revanche le leadership des acteurs européens, comme AXA IM, Amundi ou BNP AM en France, qui ont largement soutenu les résolutions sur le climat.

Pouvez-vous nous expliquer les outils développés par les PRI en lien avec les pratiques d’engagement ? 

Nous avons publié des guides sur comment développer une politique d’engagement et de dialogue dans les actions et les obligations, avec de nombreux exemples réussis.

Nous organisons aussi des actions d’engagement collaboratif, en coordonnant des groupes d’investisseurs signataires, afin de dialoguer avec les entreprises sur des questions ESG prioritaires comme la responsabilité fiscale, l’huile de palme, la déforestation ou encore l’exploitation du cobalt. Ces actions sont coordonnées via notamment la plateforme de collaboration des PRI, qui est une sorte de réseau social des investisseurs, sur lequel les signataires peuvent s’organiser via des groupes privés, signer des déclarations communes et s’échanger des ressources.

Enfin, le reporting annuel, obligatoire pour tous les signataires, intègre un module dédié à l’engagement et au vote (traduction en français disponible). Les investisseurs doivent détailler leur politique, méthodes et suivi de leurs actions d’engagement. Grâce aux données récoltées annuellement, nous pouvons observer des grandes tendances et identifier les meilleures pratiques.

Pouvez-vous nous citer des exemples concrets d’actions de dialogue / de vote réussis ? 

A la suite des grands feux qui ravageaient l’Amazonie en 2019, nous avons décidé de publier une déclaration d’investisseurs appelant les entreprises à prendre en compte les risques financiers et de réputation liés à la déforestation, au sein de leurs opérations et de leurs chaînes d’approvisionnement. Il leur était également demandé de mettre en place une politique de zéro déforestation avec des engagements chiffrés, des systèmes d’évaluation et de vérification des fournisseurs et de publier annuellement un rapport sur leur exposition au risque de déforestation.

Cette déclaration a suscité un véritable engouement : elle a été signée par 230 investisseurs représentant $16 000 milliards USD d’encours sous gestion en quelques jours. Cette déclaration a été un signal fort pour de grandes entreprises qui s’approvisionnent au Brésil et qui pour certaines ont annoncé cesser leurs approvisionnements ou ont lancé des évaluations pour comprendre la part de leur production concernée. Il est toujours difficile de qualifier un engagement de réussi, surtout lorsqu’il s’agit d’événements aussi graves. Mais la prise de conscience des entreprises est déjà un résultat positif, qu’il sera nécessaire de suivre dans la durée.

Nous avons également un engagement en cours sur le respect des droits humains dans l’exploitation du cobalt. Suite au rapport d’Amnesty International This is what we die for, à des articles publiés dans le Washington Post, et à des réglementations de plus en plus contraignantes, les investisseurs ont commencé à s’intéresser au cobalt. Coordonnés par les PRI, une quarantaine d’investisseurs institutionnels ont interrogé 16 entreprises des secteurs de l’électronique et de l’automobile. Les investisseurs se sont également mis en lien avec la société civile et sont allés sur le terrain pour rencontrer les différentes parties prenantes, notamment en RDC. Cette action a permis à certains investisseurs de se rendre compte qu’il était nécessaire d’élargir les types d’acteurs avec lesquels ils interagissent afin de construire leur expertise, et que les scores bruts des agences de notation ne suffisaient pas. Cette prise de conscience est positive mais bien entendu il reste encore énormément de chemin à faire sur le sujet et certaines entreprises nient toujours l’utilisation de cobalt provenant de RDC, même si c’est statistiquement impossible et qu’elles ne sont pas capables d’apporter des preuves soutenant leurs affirmations.

Suite à cet engagement collaboratif, un questionnaire a été rédigé afin de permettre une comparaison des progrès entre les entreprises sur les risques liés au respect des droits humains et en particulier, au travail des enfants, dans la chaîne d’approvisionnement du cobalt.

Le lobbying contre le climat reste un angle mort de l’investissement responsable et il doit être pris extrêmement au sérieux.

Un point sur les dernières régulations qui impactent l’engagement actionnarial ?

La principale régulation qui pourrait impacter la portée de l’engagement actionnarial dans le monde provient de la US Security Exchange Commission. En effet, l’organisme fédéral de réglementation et de contrôle des marchés financiers, a déposé des propositions qui, si elles étaient adoptées, affaibliraient la possibilité pour les investisseurs de déposer des résolutions et de voter sur les enjeux ESG. L’impact de ces propositions est mondial car beaucoup d’investisseurs détiennent des positions dans des entreprises américaines. Plusieurs investisseurs institutionnels français parmi lesquels la Caisse des Dépôts et des Consignations, l’ERAFP, l’IRCANTEC ou la MAIF, ont signé la lettre rédigée par les PRI. Cette lettre va être transmise en février à la US SEC pour demander le retrait de ces propositions.

On a pu constater que ces propositions avaient été influencées par des lobbys anti-climat derrière lesquels de grandes entreprises et investisseurs agissent. Le lobbying contre le climat reste un angle mort de l’investissement responsable et il doit être pris extrêmement au sérieux.

En Europe, la situation est assez différente. La Shareholder Rights Directive II, qui va s’appliquer fin 2020, requiert des investisseurs institutionnels et des gestionnaires d’actifs qu’ils élaborent et rendent publique leur politique d’engagement actionnarial vis-à-vis des émetteurs et qu’ils détaillent, annuellement, la façon dont elle est appliquée. Cette directive permettra également d’accroître la transparence des processus de vote. La directive va permettre d’améliorer le dialogue entre investisseurs et émetteurs, et c’est une excellente nouvelle ! Bien entendu, le plan d’action de la Commission Européenne sur la finance durable aura également un impact sur la pratique de l’engagement en clarifiant quelles sont les activités durables avec la Taxonomie, ou via le règlement Disclosure qui va compléter les obligations de transparence prévues par l’article 173 de la loi TECV.

En France, l’AMF joue un rôle prépondérant dans cette dynamique en publiant régulièrement des recommandations pour améliorer le dialogue entre investisseurs et émetteurs et en supervisant, avec l’ACPR, la façon dont les investisseurs rendent compte de leurs pratiques. Nous avons notamment insisté sur le rôle essentiel des autorités de régulation dans la feuille de route de la finance durable pour la France que nous avons rédigée avec Finance for Tomorrow en novembre 2018.

Y a-t-il des progrès à accomplir, des limites ou points de blocage, des écueils à éviter dans les pratiques d'engagement actionnarial ?

L’engagement n’a pas toujours eu les résultats espérés et nous avons lancé une consultation pour définir des nouveaux standards et lever les écueils que nous avons constatés. Définir des objectifs quantitatifs mesurables, privilégier des actions collectives, réduire le nombre d’enjeux mais sélectionner ceux avec le plus gros impact font partie des pistes que nous proposons.

Aussi, la législation dans certaines juridictions est utilisée comme un prétexte pour ne pas pratiquer d’actions d’engagement. Les travaux que nous avons lancés sur le sujet "Acting in Concert" devraient prouver qu’il est tout à fait possible de faire de l’engagement collaboratif sans craindre d’être dans l’illégalité.

Il faut que chacun se sente plus responsable de l’impact de ses investissements : les investisseurs institutionnels, les sociétés de gestion et aussi les particuliers.

Les investisseurs institutionnels semblent prendre plus souvent en considération le E et le G en engagement actionnarial, considérant le S comme moins facile à mesurer. Qu’en pensez-vous ? Comment le "traitez-vous" ?

Comme les enjeux sociaux sont moins faciles à mesurer, les investisseurs ont tendance à privilégier l’engagement direct sur ces sujets plutôt que de dépendre uniquement des fournisseurs de données. Des initiatives collectives ont par exemple été lancées comme la "Workforce Disclosure Initiative" pour encourager les entreprises à publier des informations sur leurs équipes. Du côté des PRI, nous avons une équipe dédiée aux enjeux sociaux et avons lancé plusieurs programmes de travail.

Le programme dédié à la Transition Juste est l’un d’entre eux. Nous avons financé, avec la Confédération Syndicale Internationale, Harvard et la London School of Economics, la publication d’un rapport intitulé « Changement climatique & transition juste : Guide pour orienter l’action des investisseurs » rédigé notamment par Nick Robins, professeur au Grantham Research Institut au Royaume-Uni.

Lancée en février 2018, cette initiative vise à identifier le rôle que peuvent jouer les investisseurs institutionnels en inscrivant leur lutte contre les changements climatiques dans une démarche de développement inclusive. Cette initiative se fonde sur l’engagement pris dans l’Accord de Paris d’agir en faveur d’une transition juste. La déclaration que nous avons lancée a été signée par 158 investisseurs représentant plus de 10 000 milliards d’encours sous gestion, et comprenant notamment en France : AG2R-La Mondiale, Amundi, BNP Paribas AM, CFDT, Ecofi Investissements, ERAFP, Force Ouvrière, Le Groupe La Française, FRR, Groupama AM, Ircantec, MAIF, Mirova, OFI AM, Sycomore AM.

Nous avons également créé des groupes de travail sur le sujet, au niveau local et international, afin de favoriser l’échange de bonnes pratiques entre investisseurs et d’accélérer la prise en compte du sujet. Ces groupes ont aussi pour ambition la prise en compte des spécificités régionales de création ou de destruction d'emplois liés à la transition énergétique. Laëtitia Tankwe, conseillère au président de l’IRCANTEC et administratrice des PRI, coordonne le groupe international avec Mario Tremblay, du fonds de solidarité FTQ.

Nous avons également un travail important en cours sur les ODD et l’impact, qui sont des sujets qui intéressent beaucoup nos signataires, et en particuliers, les signataires français. Notre feuille de route sera bientôt ouverte à la consultation.

Nous collaborons également avec l’Impact Management Project, plateforme de réflexion et travail multi parties-prenantes sur les indicateurs permettant d’évaluer l’impact.

Nos programmes de travail internes sur les enjeux sociaux concernent par ailleurs la lutte contre l’esclavage et le trafic d’êtres humains, les conditions de travail dans l’industrie du textile ou encore le respect des droits humains dans la chaîne d’approvisionnement du cobalt.

Pour conclure, considérez-vous que l'actionnaire dispose d'un réel pouvoir, en particulier lorsqu'il n'est pas associé à un très grand groupe ? 

Il faut que chacun se sente plus responsable de l’impact de ses investissements : les investisseurs institutionnels, les sociétés de gestion et aussi les particuliers. Les petits investisseurs peuvent avoir un réel impact s’ils s’allient et agissent via des coalitions pour dialoguer avec des entreprises ou déposer des résolutions. De la même manière, les particuliers ont également un rôle à jouer en s’intéressant de plus en plus à l’impact de leur épargne. En Hollande, les individus poussent les fonds de pension à être plus transparents sur leurs engagements ESG. Dans les universités comme Yale ou Harvard, des étudiantes et étudiants se mobilisent afin d’interroger leurs administrations sur les liens entre les fonds de dotation et les énergies fossiles. C’est en agglomérant toutes les forces que nous pourrons avoir les leviers suffisants pour être à la hauteur de la gravité et de l’urgence des enjeux auxquels notre société doit faire face. Les actionnaires, comme les autres, ont leur rôle à jouer.

 

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