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Quand les investisseurs rendent des comptes sur le climat : un premier bilan en demi-teinte

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Deux ans après la mise en place de l’article 173-VI de la loi de transition énergétique pour la croissance verte, qui contraint les investisseurs institutionnels français à publier des informations sur l’intégration du risque climatique dans leurs stratégies d’investissement, les premières conclusions s’avèrent mitigées, même si une certaine dynamique est constatée.

C'était une première. Il y a deux ans, la France se plaçait en précurseur dans le domaine de la finance responsable en adoptant l’article 173-VI de la loi de transition énergétique et la croissance verte, qui oblige les investisseurs institutionnels à publier des informations sur la manière dont ils intègrent les critères environnementaux et sociaux et le risque climat dans leurs politiques d’investissement. Des rapports destinés notamment aux épargnants soucieux de savoir dans quoi est investi leur argent et quel impact il exerce sur la société.

Et c'est pour tirer les premières conclusions sur l'application de la loi qu'un certain nombre d'acteurs  se sont réunis au siège de la CFDT à Paris, vendredi 1er décembre, lors d'une matinée organisée par le Forum pour l'investissement responsable (FIR). Avec des conclusions assez similaires.

Un bilan en demi-teinte

Depuis la publication des « reporting climat », fixée au 30 juin pour l'exercice 2017, les études se suivent...et se ressemblent. Et ce n'est pas la dernière en date, publiée jeudi dernier par Novethic, qui viendra améliorer le bilan.

Dans son analyse intitulée « 173 nuances de reporting », le centre de recherche s'est penché sur le cas des 100 plus gros investisseurs institutionnels français – sociétés d’assurance, mutuelles, organismes de retraite…Résultat : seuls 15 % d’entre eux présentent « une stratégie lisible et volontariste sur le climat, avec des objectifs clairs » selon les auteurs. Point positif toutefois, ces quinze acteurs représentent un volume de 1 813 milliards d’euros d’actifs, soit plus de la moitié du total de actifs (3 160 milliards) gérés par les investisseurs pris en compte pour l’étude. Quant au reste du panel, l’étude indique que 20 % des investisseurs ont profité de cet élan pour intégrer la prise en compte des enjeux climatiques dans leurs politiques, sans toutefois pousser le curseur aussi loin que les acteurs les plus engagés. De l'autre côté de la balance, 31 investisseurs sont « aux abonnés absents ».

Des résultats qui corroborent ceux déjà constatés par INDEFI qui, dans son rapport de juillet 2017, dressait déjà un « bilan mitigé » de la situation. Sur la base d’un panel de 136 investisseurs, INDEFI indiquait que seuls 38 % d’entre eux avaient publié les informations requises, représentant toutefois 88 % du total d’actifs.

Une méthodologie relativement floue

Globalement, les différents instituts en charge des études s'accordent sur l'hétérogénéité des reportings climat. En cause notamment, une méthodologie qui peut rester assez floue, en raison de sa complexité ou de son incapacité à rendre compte de tous les enjeux dont il est question. Aujourd'hui, la plupart des investisseurs prennent en compte leur empreinte carbone, une donnée jugée insuffisante par un certain nombre d'acteurs de l'investissement responsable, comme l'explique Jean Guillaume Peladan, directeur de la Stratégie Environnement chez Sycomore Asset Management :

Il y a maintenant une certaine forme de consensus sur les limites de l'indicateur historique qu'est l’empreinte carbone et qui ne peut pas être utilisé dans une décarbonation du portefeuille, ni pour soutenir une politique sur le long terme, donc il y a une impasse. Après, il y a une deuxième voie qui commence à être élaborée, qui est celle de l’alignement « 2 degrés » qui repose sur des scénarios futurs, par secteur, avec des budgets carbone plus ou moins élevés en fonction des objectifs de limitation du réchauffement climatique qu’on se fixe. Mais là il y a une grande complexité et nous ne sommes qu’au début et, d'une certaine manière, il y a une contradiction entre les objectifs de simplicité et de pédagogie que tout le monde souhaite, et la complexité des travaux et la taille des chantiers sur le scénario."

Un manque de pédagogie que regrette la WWF dans sa propre étude parue sur le sujet. L'ONG déplore notamment, dans un certain nombre de rapports, le « manque d'accessibilité pour un public de non-experts » ainsi que « l’absence d’objectifs chiffrés, de méthodes d’analyse, d’outils ou de référentiels comparables ». Pourtant, rappelle la WWF,  « 89% des épargnants déclarent que leur banque ou assurance ne les informe pas suffisamment sur l’impact de leur épargne sur le changement climatique ».

Une dynamique positive

Mais le tableau n'est pas pour autant totalement négatif, rappelle Jean Guillaume Peladan : « La rencontre organisée par le FIR était très atypique et assez illustrative de ce qu'il se passe en ce moment. Des ONG, des acteurs de la société civile, des acteurs institutionnels et des fournisseurs de services financiers se sont réunis pour discuter des avancées sur ces deux dernières années. Cela montre de fait une mobilisation autour de l'idée de faire bouger les lignes grâce à l'article 173. Maintenant, nous sommes vraiment dans le début de ce travail et il est un peu tôt pour dire jusqu’où cela ira. L ‘histoire est à écrire sur le sujet ».